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Dictature argentine, 50 ans après: marche contre l'oubli, lutte pour la mémoire
"Plus que jamais, plus jamais ça!" : comme chaque 24 mars, les Argentins défilaient mardi pour commémorer le coup d'Etat qui instaura la dictature de 1976-1983. Un rassemblement voué, à Buenos Aires, à être un des plus massifs des dernières années, sur fond de lutte pour la mémoire, attisées par l'exécutif de l'utralibéral Javier Milei.
A la mi-journée, plusieurs heures avant le rendez-vous de la manifestation, la Place de Mai s'emplissait de milliers de personnes, cortèges convergeant en un vacarme festif mêlant musique, grosses caisses, et odeurs d'asado (barbecue). Une grand-messe orchestrée par les organisation de droits humains, syndicats, mouvements sociaux, partis de gauche.
"Où sont-ils ?" (les disparus, NDLR), "On te cherche toujours" "La mémoire est l'avenir", lisaient les pancartes, banderoles, tandis que ballons de baudruches, tee-shirts arboraient des photos de disparus sous la dictature.
Le coup d'Etat militaire du 24 mars 1976, qui renversa le fragile gouvernement (20 mois) d'Isabel Peron, mit en place une politique systématique de détention secrète et d'élimination d'opposants, ou perçus comme tels. Jusqu'à l'effondrement de la junte en 1983, dans le sillage de la défaite argentine dans la guerre des Malouines.
"Pour la première fois j'emmène ma fille de 8 ans. On vient marcher car la mémoire se transmet de génération en génération", a déclaré l'AFP Veronica Coronel, enseignante de 40 ans. Un peu inquiète que "la moitié de (mes) élèves comprend l'histoire argentine, les horreurs qui ont eu lieu, et l'autre non, et n'est pas non plus intéressée".
Début mars, l'identification à Cordoba des restes de 12 disparus, sur le site d'un ancien "CCD" (centre clandestin de détention) comme le pays en compta des centaines, a illustré, 50 ans après, le travail dans l'ombre qui continue.
- Mémoire "complète" ? -
Identification, aussi, des "bébés volés" à des détenues disparues, et donnés à des familles "amies" de la junte : en juillet 2025 encore, le "petit-fils N°140". En resteraient environ 300 à retrouver.
Les procès continuent. A ce jour, plus de 1.200 personnes ont été condamnés pour crimes et violations des droits humains sous la dictature, dans 361 jugements distincts. Près de 300 autres procédures restent ouvertes.
Mais les marches des 50 ans interviennent dans un contexte crispé de lutte politique pour la mémoire, avec notamment la contestation par Javier Milei, président depuis 2023, du bilan communément admis de 30.000 morts et disparus par les organisations de droits.
M. Milei a brandi un chiffre de 8.753, se référant à la liste officielle établie en 1984 au sortir de la dictature, liste dont la Commission des disparus (CONADEP), depuis dissoute, a toujours dit qu'elle était ouverte, vouée à évoluer.
Mais l'effet de Milei a été celui d'un tabou brisé, un narratif à reconquérir : celui de la "théorie des deux démons", du "c'était une guerre". Mettant de facto sur un pied d'égalité l'élimination systématique d'opposants par l'Etat, et la violence, les attentats de guérillas d'extrême gauche au début des années 70.
Une partie de l'exécutif assume ouvertement cette bataille culturelle pour une "mémoire complète", pour briser ce qu'il dénonce comme une hégémonie mémorielle de la gauche.
- "Promesse" démocratique -
"Quelque chose du pacte démocratique s'est rompu avec ce gouvernement", diagnostique pour l'AFP le politologue Ivan Schuliaquer. Mais le mouvement des droits "garde une capacité de mobilisation du discours, de la rue, de visibilité, sans encore de véritable rival à son échelle".
Les marches du 24 mars "sont un moment très spécial, on se sent accompagné, en communauté, a fortiori dans un contexte où surgissent des discours négationnistes, et où on ressent un peu de solitude", confiait mardi Jimena Leon, docteure de 35 ans.
"Il serait naïf de penser que le passé, la mémoire, ne fait pas l'objet de luttes politiques", résume pour l'AFP l'historien Federico Lorenz.
Selon un sondage du think tank CELS, une écrasante majorité d'Argentins (71%) a une image négative de la dictature (7% positive). Et 70% souhaitent que les procès continuent. Mais 22% avouent savoir "peu" et 6% "rien" sur le sujet.
Mais au-delà du travail de mémoire, des procès, des disparus à identifier, "peut-être la principale dette, la tâche en suspens, de la démocratie post-dictature, est qu'elle garantisse le bonheur des Argentins", avance Federico Lorenz.
"La promesse démocratique de 1984, le slogan du président d'alors Raul Alfonsin, était +Avec la démocratie, on mange, on se soigne, on s'éduque+. Mais un gamin d'aujourd'hui serait tout à fait en droit de dire +comme on en est loin!+"
G.Stevens--AMWN