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Poignardée pour avoir dit non: quand la misogynie en ligne attise la violence au Brésil
Alana Anisio Rosa, 20 ans, a poliment refusé les avances d'un homme qui lui envoyait des fleurs et des chocolats. Un mois plus tard, il a fait irruption chez elle et lui a donné une cinquantaine de coups de couteau.
Il ne s'est arrêté qu'après l'intervention de la mère de la victime, Jaderluce Anisio de Oliveira, quand elle est rentrée chez elle à Sao Gonçalo, près de Rio de Janeiro.
"Il n'arrêtait pas de la poignarder", a-t-elle décrit à l'AFP. "Notre salon était couvert de sang."
Après l'agression en février, sa fille a dû d'abord être plongée dans un coma artificiel et a mis des semaines pour se remettre de plusieurs opérations.
Dans le même temps, des vidéos devenues virales sur TikTok au Brésil montrent des hommes en train de frapper et de poignarder des mannequins avec le slogan: "Je m'entraîne au cas où elle dirait non".
Mme Oliveira, 53 ans, affirme que l'agresseur "suivait ce type de contenu" sur les réseaux sociaux.
De quoi alimenter l'inquiétude sur ces publications misogynes de plus en plus fréquentes et leur possible impact sur la violence contre les femmes au Brésil. L'an dernier, 1.586 féminicides ont été recensés dans le pays, un record.
En janvier, un des cinq suspects du présumé viol en réunion d'une jeune fille de 17 ans s'est rendu à la police. Il portait un t-shirt où l'on pouvait lire "Regret Nothing" (Ne rien regretter, en anglais), une expression souvent utilisée par des influenceurs masculinistes.
Deux mois plus tard, un policier soupçonné d'avoir tué par balle son épouse qui demandait le divorce a été arrêté. Dans des échanges de messages du couple publiés dans la presse locale, il se décrit comme un "mâle alpha", et lui demande d'être une "femelle bêta, obéissante et soumise".
Pour Daniel Cara, professeur à l'Université de Sao Paulo, qui mène des recherches sur le masculinisme, ce phénomène présent dans de nombreux pays "légitime et stimule" la violence contre les femmes.
- "Radicalisation" -
Les violences sexistes et sexuelles sont de longue date un fléau au Brésil.
Mais le président Luiz Inacio Lula da Silva a estimé récemment que "les hommes sont de plus en plus inhumains et violents".
Estela Bezerra, responsable de l'organe étatique chargé de la lutte contre les violences faites aux femmes, estime que la misogynie en ligne joue "un rôle significatif" dans ces actes.
"C'est avant tout un discours de haine. Il propage des valeurs qui menacent de ramener notre société à l'ère de la barbarie", explique-t-elle à l'AFP.
Une étude récente de l'Université fédérale de Rio de Janeiro a montré que 123 chaînes YouTube contenant ce genre de discours avaient atteint 23 millions d'abonnés - 18% de plus qu'il y a deux ans.
Flavio Rolim, chef de l'unité de répression des crimes de haine cybernétiques de la police fédérale brésilienne, décrit un "processus de radicalisation" des hommes.
Tout commence par l'exposition à une "violence voilée", des hommes ulcérés par le féminisme prônant un retour de la domination masculine.
Certains hommes se tournent ensuite vers des communautés en ligne où circulent "tous les jours des vidéos de femmes se faisant agresser physiquement", et même "en train d'être violées", relate-t-il.
- "Déshumanisation" -
Ces contenus, auparavant confinés dans les tréfonds du web, sont à présent faciles d'accès.
L'AFP a consulté un groupe sur Telegram truffé de mèmes exaltant le viol ou de vidéos montrant des femmes en train d'être frappées.
Sur certaines plateformes, il est courant que des femmes soient décrites comme "violables" ou non.
"Ce phénomène revient à la déshumanisation d'un genre tout entier", résume Flavio Rolim.
En février, une opération policière a ciblé des Brésiliens impliqués dans un réseau international de diffusion de vidéos de viols de femmes préalablement droguées, souvent par des proches.
Certaines personnalités conservatrices considèrent toutefois que le mouvement masculiniste porte avant tout sur une amélioration de la condition des hommes, et réfutent tout lien avec les féminicides.
"C'est devenu un bouc émissaire, mais ce sont des choses qui ont lieu depuis des années", a affirmé sur YouTube Raiam Santos, influenceur brésilien souvent associé à cette communauté.
Mais les experts sont particulièrement inquiets du fait que de plus en plus d'adolescents ont accès à ces contenus.
Flavio Rolim dit avoir identifié dans des groupes de discussion des jeunes de 15 à 16 ans échanger des propos comme: "Pourquoi je sortirais avec une fille si je peux juste la violer?"
Dans une école de Rio, Ana Elizabeth Barcelos Barbosa, 13 ans, raconte à l'AFP avoir vu des influenceurs "exprimer leur soutien à la violence contre les femmes" ou affirmer que "le seul but d'une femme est de servir les hommes".
"On commence à se demander s'ils disent la vérité", lâche-t-elle.
Plusieurs propositions de loi ont été élaborées récemment pour faire face à ce phénomène. Le député de gauche Reimont Luiz Otoni Santa Barbara a présenté un texte visant à criminaliser des contenus qui, selon lui, "entraînent la mort de femmes chaque jour".
Un autre projet adopté au Sénat vise à classer la misogynie comme un crime similaire au racisme, passible de prison ferme.
S.Gregor--AMWN