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A la frontière entre les deux Corées, une géographe et un sentier de randonnée
Tout proche de la DMZ, la zone démilitarisée qui sépare les deux Corées, file un sentier de randonnée de 500 km que la géographe française Valérie Gelézeau a parcouru à pied pour raconter autrement la division coréenne.
"Dans mes propres méthodes de recherche, j'avais envie d'explorer une manière d'engager le corps", explique à l'AFP cette grande spécialiste de la péninsule coréenne, géographe et directrice d'études à l'Ecole des hautes études en science sociales (EHESS) à Paris.
"En géographie, on a plusieurs régimes de connaissances. Il y a le régime visuel qui est celui de la perception - on surplombe un paysage - le régime linguistique qu'on utilise dans les enquêtes, et puis il y a le régime haptique, qui renvoie plutôt aux sens, à la sensibilité, au toucher. C'est ce que j'ai essayé de mettre en oeuvre."
Au lieu d'aller à la frontière et d'organiser une enquête, des interviews, la chercheuse a décidé de traverser le territoire et d'échanger avec les habitants rencontrés au hasard.
Le résultat, fascinant, donne lieu à la publication d'un essai "DMZ, marche et démarche à la frontière coréenne", édité par l'Atelier des Cahiers, et est visible au sein de l'expo Frontière, jusqu'au 2 janvier 2028, à la Cité des sciences et de l'industrie de la Villette à Paris.
Le sentier de la paix est un tronçon de randonnée ouvert en septembre 2024, qui complète un tracé faisant le tour complet du territoire de la Corée du Sud.
De novembre 2024 à novembre 2025, en discontinu pour des raisons administratives et en 34 étapes, Valérie Gelézeau a donc mené "une enquête mobile, et non pas une enquête multisituée. Je n'ai jamais sollicité d'entretiens, j'ai rencontré une centaine de personnes, sans les enregistrer. Cela peut paraître +impressionniste+", confie-t-elle.
La chercheuse, qui expliquait sa démarche à chaque rencontre, a toujours été très bien reçue "au moins par les civils". "Après, on traverse un espace qui est complètement militarisé", contrairement à sa dénomination.
- Cacotopie -
"La DMZ déborde et créé une région frontière qui est très épaisse, c'est un mille-feuilles", souligne la chercheuse.
Pour relater cette expérience, la géographe emploie le terme de cacotopie. "C'est l'équivalent de la cacophonie, mais pour l'espace. C'est un bazar spatial très intéressant."
La géographe évoque notamment la partie Est de cette zone frontière, qui, entre 1945 et 1950, faisait partie de la zone d'occupation soviétique puis de la Corée du Nord socialiste.
"Ce sont encore des choses qui se ressentent, que les habitants ressentent. Jusqu'en 1970, des territoires entiers avaient perdu leur source d'irrigation qui se situait côté Nord. Donc, il a fallu reconstruire tout ça."
La chercheuse a également traversé des zones intimidantes, entre champs de mines et barbelés avec des panneaux qui préviennent du risque d'être prise pour une ennemi et abattue.
"Puis, presque de but en blanc, on passe dans une zone où tout à coup c'est Disneyland. Il y a des contrastes extrêmement forts."
Et des paradoxes également, comme celui lié à l'action de la nature. "La DMZ est souvent présentée comme une sorte d'Eden animalier du fait de l'absence de l'homme. C'est vrai, les grues à couronne rouge sont revenues se développer, mais dans le même temps la nature a été ravagée par la guerre, par les bombardements, par l'usage du napalm, par les agents chimiques bleu et orange, au point que certaines espèces agricoles aient muté, notamment des plantes invasives", explique Valérie Gelézeau.
Le livre de la géographe se termine à l'observatoire de l'Unification de Goseong, où des Coréens prient pour les 10 millions de familles séparées depuis 1945. Un grand-père en est sûr: là-bas, le drapeau rouge qui flotte au-loin indique la Corée du Nord. Mais un employé de l'observatoire le détrompe, c'est encore un drapeau sud-coréen, qui prévient les incendies.
La DMZ est une frontière, une ligne de front, et une cicatrice, en même temps qu'un "lieu de mémoire et de guérison".
O.M.Souza--AMWN