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Bosnie : Mladic, un croisé serbe devenu le symbole des atrocités de la guerre
Ratko Mladic, mort jeudi à La Haye, s'imaginait en héros du peuple serbe. Mais il a représenté pour la justice internationale la "quintessence du mal" pour les crimes commis par les forces sous ses ordres pendant la guerre de Bosnie, du siège de Sarajevo au massacre de Srebrenica.
Mladic a passé ses dernières années en prison, arrêté en 2011 puis condamné en 2017 à la perpétuité pour génocide et crimes contre l'humanité au cours du conflit en Bosnie qui fit 100.000 morts entre 1992 et 1995. Une peine confirmée en appel le 8 juin 2021.
Parmi ces atrocités, le massacre de 8.000 hommes et adolescents musulmans à Srebrenica, un génocide selon la justice internationale et la pire tuerie commise sur le sol européen depuis la Deuxième guerre mondiale.
L'ancien Haut-Commissaire de l'ONU aux droits de l'homme Zeid Ra'ad al Hussein a décrit l'ancien général comme "la quintessence du mal".
Arrêté en 2011 après 16 ans de cavale, le soldat trapu et arrogant a fini sa vie en cellule, en vieil homme malade.
Mais jusqu'à sa mort, il est resté aux yeux d'une partie de la communauté serbe le héraut de la cause du "peuple serbe". A Kalinovik, le bourg où il est né en Bosnie du sud-est, une fresque géante à son effigie proclame ainsi qu'on est dans "la ville du héros".
- "Tracer avec du sang" -
A Belgrade, son nom ou son visage sont tagués sur des dizaines de murs.
"Je suis le général Mladic. J'ai défendu mon pays et mon peuple", avait-il lancé dès sa première apparition à la barre du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY), fermé en 2017.
Pour le reste, cet homme, tantôt colérique et brutal tantôt jovial et truculent d'après ceux qui l'ont approché, a un jour expliqué que les frontières avaient "toujours été tracées avec du sang et les Etats délimités par des tombes".
Il est considéré comme le troisième architecte de l'épuration ethnique pendant la guerre qui a divisé la Bosnie selon des lignes de fracture communautaires.
De Belgrade, le président Slobodan Milosevic, mort en détention en 2006, enflammait les Balkans avec sa rhétorique "grand-serbe" tout en manoeuvrant avec la communauté internationale ; dans sa "capitale" de Pale, près de Sarajevo, le psychiatre Radovan Karadzic, l'idéologue des Serbes de Bosnie condamné en 2019 à la perpétuité, déversait sa propagande fanatique.
Ratko Mladic était leur bras armé, le seul du trio né en Bosnie, le 12 mars 1943 assurait l'intéressé, la justice internationale retenant quant à elle 1942 comme année de naissance.
- Soldat paysan -
Orphelin d'un partisan tué par les Croates oustachis pronazis, il sait très tôt qu'il veut être soldat et devient à 22 ans l'un des plus jeunes officiers de l'armée yougoslave.
Quand la guerre éclate, après avoir combattu les Croates, il est vite transféré en Bosnie, dont la capitale, Sarajevo, est soumise à un siège de près de quatre ans. Plus de 10.000 habitants, dont plusieurs centaines d'enfants, seront tués par les balles des tireurs embusqués ou les obus qui pleuvaient des hauteurs tenues par les forces de Mladic.
Pourtant, beaucoup de Serbes de Bosnie relativisent, voire nient les exactions commises.
Ses partisans continuent de véhiculer l'image d'un soldat paysan amoureux de sa terre, respectueux des codes d'honneur militaires, n'ayant pour objectifs qu'une Yougoslavie unie puis la protection de "son" peuple contre ceux qu'il désignait comme les "Turcs", les Bosniaques musulmans.
Le 8 janvier 2024, plusieurs dizaines de supporteurs de foot, rassemblés sur le fameux pont de Visegrad (est) pour célébrer l'anniversaire de l'entité serbe, scandent le nom du général en tirant un grand feu d'artifice. Le même soir, au cours d'une cérémonie officielle à Banja Luka (nord), à la même occasion, l'évocation de son nom et de celui de Karadzic, par le chef politique des Serbes de Bosnie, Milorad Dodik, est accueillie par de longs applaudissements.
- "Revanche contre les Turcs" -
En 1994, sa fille Ana, étudiante en médecine, se suicide. Certains témoins ont estimé que Ratko Mladic était devenu plus brutal à la suite de sa mort survenue un an avant Srebrenica.
Après la prise de l'enclave musulmane par ses troupes en juillet 1995, on le voit sur des images d'époque s'adresser à des femmes et des vieillards. "N'ayez pas peur. Doucement, doucement, laissez les femmes et les enfants partir d'abord", leur dit-il. On le voit, paternel, tapoter la joue d'un petit Bosniaque.
D'autres images le montrent martial dans Srebrenica, se félicitant de cette "revanche contre les Turcs".
Après l'accord de paix de Dayton, Ratko Mladic reste en Bosnie, à l'abri dans son repaire de Han Pijesak, une base à moitié enterrée dans une forêt de pins de l'est de ce pays.
Puis il s'installe à Belgrade, protégé par l'armée. Officiellement recherché, il ne se cache guère, taille des rosiers, va à la boulangerie, dîne au restaurant, assiste à un match de football. Mais Milosevic est chassé du pouvoir en 2000, Mladic entre en clandestinité. Les arrestations affaiblissent ses réseaux et, pour la Serbie, qui aspire à entrer dans l'Union européenne, il devient un problème.
Le 26 mai 2011, il est cueilli chez un cousin dans un village du nord de la Serbie puis livré. Avant son transfert à la Haye, il avait demandé à se rendre sur la tombe de sa fille.
L.Harper--AMWN