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Philippines: face à l'interdiction, l'avortement s'organise en ligne
Aux Philippines, où l'avortement est interdit, Jane a saigné des jours sans se rendre à l'hôpital, avant de recontacter l'homme rencontré en ligne qui l'avait aidée à interrompre sa grossesse.
Dans ce pays par-dessus tout catholique, prodiguer ou bénéficier d'un avortement est passible de six ans d'emprisonnement - en théorie seulement, les tribunaux ne condamnant que rarement aussi durement.
Les milliers de femmes comme Jane souhaitant mettre fin à leur grossesse sont contraintes de se tourner vers des forums en ligne, sur lesquels des internautes font la promotion d'abortifs.
"C'était vraiment douloureux, comme si mon abdomen se tordait", raconte à l'AFP Jane, dont le prénom a été changé pour garantir son anonymat. Enceinte de six semaines, elle raconte avoir rendu visite à un homme, un prétendu médecin. Celui-ci lui insère une pilule au niveau du col de l'utérus, sans anesthésie.
Mais la jeune femme est avertie: si cela tourne mal, elle doit garder secrète sa tentative d'avortement.
"J'ai entendu des histoires de femmes qui ont été signalées à la police, ignorées ou laissées pour mortes lorsqu'elles sont arrivées à l'hôpital", dit la femme de 31 ans.
Les soins post-avortement sont certes autorisés depuis une dizaine d'années, mais nombre de soignants rechignent à les prodiguer, craignant d'être arrêtés ou de perdre leur droit d'exercer, explique la médecin Junice Melgar, du Centre Likhaan pour la santé des femmes, qui aide les populations défavorisées de Manille.
"Je pense que de nombreux professionnels (...) voudraient aider" mais cela leur fait "peur", juge-t-elle.
- "Effet dissuasif" -
Face au nombre croissant de femmes cherchant sur les réseaux sociaux comment interrompre leur grossesse, une députée a proposé une enquête, dans une résolution déposée en janvier.
Le Sénat a exhorté l'an dernier le ministère de la Santé et son Agence des produits alimentaires et médicamenteux à sévir contre ce qu'un parlementaire a qualifié de "crimes éhontés".
Si Jane reconnaît les risques, elle dit craindre que le ciblage des internautes appelés à l'aide ne limite l'accès des femmes aux avortements clandestins.
"Cela pourrait avoir un effet dissuasif et nous ne saurons pas où trouver de bonnes informations", anticipe-t-elle.
Une loi sur les services de santé reproductive adoptée en 2012 visait à généraliser l'éducation sexuelle et la gratuité des contraceptifs dans tout l'archipel.
Mais cette mesure s'est heurtée à une opposition farouche de l'Eglise catholique et des parlementaires conservateurs, qui ont affaibli son application.
"L'Eglise catholique s'opposera toujours à l'avortement et à ses applications", a déclaré à l'AFP le prêtre Dan Cancino, de la Conférence épiscopale catholique des Philippines.
Dans de rares situations, telles que les grossesses extra-utérines qui menacent la vie d'une femme, les interventions pouvant entraîner la mort du foetus peuvent être moralement admissibles, a-t-il ajouté.
Mais la position de l'Eglise contre les "avortements intentionnels" est absolue, a-t-il précisé, même en cas de viol ou pour des raisons de santé mentale ou de difficultés financières.
- "Une question de santé" -
Selon une étude du PINSAN (Réseau philippin de défense de l'avortement sans risque), plus de 250 femmes sont hospitalisées chaque jour en raison de complications liées à des avortements pratiqués dans de mauvaises conditions. Environ trois d'entre elles en meurent.
L'organisme a recensé des cas de femmes s'introduisant des cintres métalliques dans le col de l'utérus ou demandant à des personnes de leur porter des coups de pieds pour tenter de provoquer un avortement.
"Certaines personnes s'opposent (à l'avortement) parce que cela va à l'encontre de leur morale", a déclaré l'avocate Clara Padilla.
"Nous disons simplement que les gens en ont besoin, et qu'il ne faut pas les priver d'un accès aux soins de santé qui peuvent leur sauver la vie."
Jane, qui a déclaré avoir souffert de douleurs abdominales, de faiblesses et d'une perte d'appétit pendant près de trois mois après l'intervention, a déclaré à l'AFP qu'elle prendrait la même décision si elle devait recommencer.
"Quand on parle d'avortement aux Philippines, le débat se résume à savoir s'il est légal ou moral. Les gens oublient que l'avortement est une question de santé", explique-t-elle.
"C'est mon corps, ma santé, ma vie, et c'est à moi de décider ce qu'il en advient."
P.Mathewson--AMWN