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Sur les friches industrielles, faire grandir la ville sans rogner les champs
Des skateurs qui s'entraînent, des habitants qui sirotent un café au milieu d'enfants joueurs: la vie a repris à Fives Cail, ancienne usine monumentale au coeur d'un quartier populaire de Lille, emblématique de la reconversion des friches du Nord.
Parfois abandonnés depuis des décennies, ces anciens sites industriels attirent de nouveau les municipalités, car ils permettent de densifier la ville sans empiéter sur les terres agricoles.
Fermée en 1998, l'ancienne usine de Fives Cail Babcock (FCB) en impose toujours avec ses façades de briques rouges, ses toits en dents de scie, ses verrières métalliques et sa cheminée de 45 mètres.
Des locomotives, des wagons et de grands ouvrages, comme les ascenseurs de la tour Eiffel, ont été autrefois assemblés dans ces halles baignées de lumière.
Mobilier moderne et nouveaux usages ont investi les lieux depuis 2021 sans effacer ce riche passé industriel: lycée hôtelier, "food court", brasserie artisanale, ferme urbaine... Bientôt suivront les ateliers de fabrication des gaufres Méert et une piscine.
A terme, 1.030 logements doivent aussi voir le jour sur ce site de 25 hectares, dont un tiers de logements sociaux.
Les collectivités du Nord misent sur ces terrains déjà artificialisés pour répondre à la pression foncière, dans un contexte où la loi "zéro artificialisation nette" (ZAN) impose une gestion plus sobre du foncier.
"C'est une double exigence: préserver les sols naturels et densifier les villes existantes", souligne la députée du Finistère Sandrine Le Feur, rapporteure d'une mission parlementaire sur le sujet. "On ne peut plus s'étendre indéfiniment au détriment des écosystèmes."
- 375.000 euros par hectare -
La reconversion des friches permet "d'être plus sobre en foncier et de préserver les sols (...), dans un triple contexte de dérèglement climatique, d'effondrement de la biodiversité et de souveraineté alimentaire", note le Centre d'études et d'expertise sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement (Cerema).
Acquis par la Métropole européenne de Lille (Mel) en 2007, Fives Cail a fait l'objet d'un important chantier d'aménagement, dont le désamiantage. Coût total: 162 millions d'euros, financé essentiellement par la Mel et la mairie de Lille.
Mais reconvertir une friche reste un défi, rappelle Catherine Bardy, directrice de l'Etablissement public foncier des Hauts-de-France. "Une friche ne peut pas répondre à un besoin immédiat."
Premier obstacle: l'acquisition du terrain, parfois complexe juridiquement. Ensuite, étude technique et historique du site, puis dépollution. Une remise en état coûte en moyenne 375.000 euros par hectare sans pollution, jusqu'à 800.000 avec contamination, selon le Cerema.
Au-delà des aspects techniques et financiers, ces friches sont souvent devenues avec le temps des refuges pour la biodiversité. "Il faut les réinvestir en la respectant au maximum, voire la compenser si nécessaire", souligne Mme Bardy.
- "Verrues" -
Dans les Hauts-de-France marqués par la désindustrialisation, plus de 3.000 sites ont été recensés par la plateforme nationale Cartofriches. Ces friches pourraient représenter dans la région "plus de dix ans d'artificialisation", affirme la Chambre régionale des comptes.
Longtemps considérées comme des "verrues du tissu urbain" elles sont désormais au coeur de la lutte contre son étalement, ajoute cette juridiction dans un rapport de 2023. Car ce sont souvent des terrains bien situés, dans des zones à fort besoin foncier.
Pour Lille, ces réhabilitations ont aussi un objectif politique: "Garder les catégories populaires dans la ville, éviter qu'elles soient chassées à la périphérie", résume Stanislas Dendievel, adjoint lillois à l'urbanisme. "A partir de la friche, on refait de la ville sur la ville, on reconstitue une offre d'habitat abordable en coeur de ville et des corridors de nature."
L'une des halles monumentales de Fives Cail, haute de 32 mètres, deviendra ainsi un exosquelette architectural marquant l'entrée d'un nouveau parc de cinq hectares.
"Ça va plus vite de manger un peu plus les terrains agricoles et de construire un projet urbain sans âme, sans odeur, sans saveur, que vous pouvez transplanter n'importe où en France", déplore Fabienne Duwez, directrice générale de Soreli, chargée du projet d'aménagement.
Mais "on ne peut plus grignoter les terres agricoles. Toutes les collectivités doivent se saisir de cette question", insiste-t-elle, à quelques pas des anciens rails de l'usine encore visibles au sol.
M.A.Colin--AMWN