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Poussée par le climat, la lentille se cherche une vocation dans le Nord
Des vertus sur un sol pauvre: c'est ce qui a convaincu l'agricultrice Cécile Fléchel de se "lancer dans la lentille", une culture qui gagne du terrain dans le Nord, poussée par le climat et la promesse d'un débouché industriel.
Dans sa ferme de 130 hectares, où dominent le blé et la pomme de terre à Marly, aux portes de Valenciennes, elle fait le pari de cette légumineuse dont la France manque dans un marché mondial dominé par le Canada.
Le changement ne lui fait pas peur. Dans une première vie, Cécile Fléchel, 38 ans, a été ingénieure chez Renault, avant de reprendre la ferme familiale en 2020.
"Une exploitation saine" mais "des terres fatiguées", où "la pomme de terre tourne depuis trois générations" et perd en rendement, explique-t-elle à l'AFP.
- Débouché commercial -
Elle arrête de labourer "pour lutter contre l'érosion", avoir "un sol plus vivant", allonge sa rotation des cultures pour que la pomme de terre revienne moins vite sur une même parcelle.
Mais que semer à la place? A l'automne 2022, Unéal, première coopérative céréalière des Hauts-de-France, commence à proposer la légumineuse à ses adhérents, après des tests sur des microparcelles qui montrent la capacité d'adaptation de la lentille verte.
Cette plante modeste, qui dépasse à peine 40 cm du sol et fournit une à deux graines par gousse, regorge d'atouts, vantés par Unéal: elle fixe l'azote de l'air et le restitue au sol, permettant de réduire l'utilisation d'engrais; elle permet de "diversifier l'assolement"; elle est "riche en protéines", une qualité nutritionnelle valorisée par des aides aux filières végétales que le gouvernement veut développer au nom de la souveraineté alimentaire.
Cécile Fléchel ne connaît "pas du tout la lentille" et se montre "sceptique", jusqu'au jour où un de ses oncles l'appelle: "Il m'a dit: +tu as vu l'histoire des lentilles? Il faut des terres pauvres, j'ai pensé à tes terres à l'arrière de la ferme+".
Au bord de ses champs, elle désigne une parcelle en contrebas: "Ici, la terre, très argileuse, a été extraite pendant plus de 100 ans pour servir à la briqueterie ouverte après la Première Guerre mondiale". Restent sur sa ferme les murs de l'ancienne usine et une vaste surface sablonneuse.
Elle décide d'y tester la lentille sur 5 hectares en 2024. A l'été, la récolte est extraordinaire, avec un rendement moyen de 3 tonnes par hectare, alors que la moyenne est de 2 tonnes.
Ses lentilles sont vendues "900 euros la tonne", un prix élevé, négocié par avance, fruit d'un partenariat entre Unéal, qui veut développer une filière durable dans la région, et l'industriel Vivien Paille, spécialiste des légumes secs bruts ou préparés, qui offre un débouché commercial.
- "Vertueuse" -
L'année suivante, Cécile Fléchel sème 7,5 hectares, mais avec un rendement nettement moins bon (1,7 tonne/ha) après un printemps trop sec et des pluies en juillet. Le prix est passé à 800 euros la tonne.
En 2026, elle continue sur la même surface, "mais le prix est descendu à 650 euros la tonne".
Vivien Paille, filiale du groupe Avril, explique pourquoi: "cette année, les récoltes canadienne et indienne sont abondantes, donc l'Inde, grand consommateur de lentilles, va moins en importer du Canada, qui va chercher de nouveaux débouchés, ce qui tire les prix vers le bas", indique sa directrice générale Barbara Ferrand-Lecocq.
En trois ans, la France a augmenté de plus de 50% sa production de lentilles (à près de 55.000 tonnes annuelles), mais elle reste, comme l'Europe, très dépendante du marché international, consommant deux fois plus qu'elle ne produit.
Pour Cécile Fléchel, la question de poursuivre cette culture se posera si le prix descend encore. "La lentille n'a pas besoin d'être très rentable pour être vertueuse. Elle est résiliente face au climat, aux pressions parasitaires, et derrière elle, on sème un blé dans de bonnes conditions". Avec moins d'engrais et souvent moins de pesticides.
Mais, ajoute-t-elle, "on ne peut s'engager dans la transition que si on a du revenu".
Vivien Paille, qui veut "soutenir cette culture" et dépasser les 200 hectares sous contrat avec Unéal en 2026, est conscient du risque. Il cherche "à augmenter le nombre de clients qui valorisent l'origine France", même quand elle est plus chère que la canadienne cultivée sur d'immenses espaces.
Pour l'agricultrice, la bataille se joue in fine dans l'assiette du consommateur.
O.Norris--AMWN