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En Indonésie, des villageois payés pour observer les animaux
Octavius s'enfonce dans la forêt de Bornéo, un téléobjectif fixé à son téléphone pour photographier orangs-outans, oiseaux et félins, une mission pour laquelle il reçoit de l'argent dans le cadre d'un programme de conservation de la faune.
Le projet KehatiKu consiste à rémunérer des particuliers dans neuf villages du district de Kapuas Hulu, dans la province de Kalimantan occidental, pour des photos ou des enregistrements d'animaux.
Les paiements vont de 5.000 roupies (environ 0,24 euro) pour l'observation d'un oiseau commun à 130.000 roupies (6,37 euros) pour un orang-outan menacé d'extinction, la récompense maximale.
Les observateurs les plus actifs peuvent gagner jusqu'à 10 millions de roupies (490 euros) par mois, soit plusieurs fois le revenu moyen d'un ouvrier agricole.
La plupart des participants, comme Octavius, âgé de 50 ans, sont de petits agriculteurs cultivant du riz, du cacao, du durian et du kratom, une plante aux effets stimulants.
Ce supplément de revenus "aide vraiment, surtout pour payer les études universitaires de mes enfants", confie Octavius qui, comme de nombreux Indonésiens, ne porte qu'un seul nom.
Le programme, géré par le cabinet de conseil en environnement Borneo Futures, a débuté il y a deux ans et produit des données sur la répartition de la faune et l'évolution des populations animales.
Il vise également à faire des agriculteurs et des chasseurs des acteurs de la conservation, au sein de communautés qui capturent depuis longtemps des oiseaux chanteurs pour les vendre.
"Les gens commencent à comprendre qu'auparavant, ils capturaient un oiseau qui valait 50.000 roupies, alors qu'aujourd'hui, il leur suffit de prendre une photo et de nous l'envoyer pour recevoir un paiement de 5.000 à 10.000 roupies par oiseau", explique à l'AFP Nardiyono, directeur de Borneo Futures Indonesia.
"S'ils prennent seulement cinq photos, ils gagnent 50.000 roupies et l'oiseau reste dans son environnement, demeure observable et conserve sa capacité à se reproduire", indique encore M. Nardiyono qui souligne que les revenus potentiels tirés de l'observation des oiseaux "sont donc bien supérieurs à ceux issus de leur chasse".
- Financé par des fondations -
Le programme est financé par des fondations philanthropiques et a reçu environ 300.000 dollars (260.000 euros) à ce jour, précise Borneo Futures.
La moitié de cet argent a été consacrée au développement, notamment de l'application permettant de télécharger les signalements et d'un système d'IA aidant les humains à vérifier les observations.
Jusqu'à maintenant, plus de 350.000 observations ont été transmises, dont environ la moitié a été validée et rémunérée.
En septembre, Octavius et des dizaines d'autres habitants avaient rendez-vous devant le minuscule bureau municipal de Labian, qui compte 683 habitants, pour recevoir leurs paiements mensuels.
Pour cette fois, il a touché quatre millions de roupies, soit un peu moins de 200 euros.
"C'est une activité secondaire, cela n'interfère pas" avec les travaux agricoles, indique-t-il, en montrant une parcelle où il cultive du kratom et du cacao.
"Parfois, lorsque nous travaillons, nous entendons des oiseaux chanter, alors nous nous approchons pour les observer. Si nous pouvons prendre une photo, nous le faisons. Sinon, nous nous contentons d'un enregistrement sonore", également rémunéré.
Le modèle du programme est "probablement plus favorable, tant sur le plan environnemental que social, qu'une conception de projet de conservation sans mesures incitatives", explique Paul Ferraro, chercheur à l'université américaine Johns Hopkins de Baltimore.
Le principal défi sera de maintenir le financement, ajoute-t-il.
"Les gens pourraient revenir à leurs anciens schémas comportementaux car les mesures incitatives financières sont insuffisantes une fois que l'enthousiasme est retombé", met en garde cet expert en comportement humain et en politiques publiques.
- 73 espèces observées -
Pour l'instant, Borneo Futures dispose d'un financement garanti jusqu'en 2028 et deux villages supplémentaires rejoindront le programme en octobre.
L'initiative finance l'observation de 73 espèces, notamment des oiseaux, des singes, des félins sauvages et des cervidés.
Antonia Uneng explique qu'elle n'a jamais besoin de s'éloigner beaucoup de sa maison de Sungai Ajung, un village de moins de 400 habitants entouré de terres agricoles et de forêt tropicale, pour effectuer ses observations qui l'ont aidée à acheter son premier réfrigérateur.
Cette femme de 36 ans s'est également offert une machine à karaoké, loisir très populaire en Indonésie et qui occupe une place de choix dans son salon.
Le projet a ainsi donné aux femmes du village un sentiment d'indépendance, ajoute Mme Antonia, dont le mari travaille à l'étranger.
"J'ai mes propres revenus... je ne dépends donc pas de mon mari", se réjouit-elle.
S.Gregor--AMWN