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Dans la caserne des pompiers de Bakhmout: "Bonne année, les gars"
Personne n'y croit vraiment, tout le monde pense à autre chose. Mais pour le symbole, et pour quelques secondes de normalité, le capitaine des pompiers de Bakhmout Oleksiï Migrine a aligné ses hommes devant le drapeau ukrainien entouré de guirlandes accrochées au mur. "Bonne année, les gars".
Dans Bakhmout à feu et à sang, secouée par les explosions, la caserne des pompiers du centre ville offre un fragile et illusoire sentiment de sécurité, peut être dû au poêle devant lequel les hommes boivent leur café, au sapin de Noël installé dans un coin, aux cadeaux qui viennent d'être livrés par une organisation humanitaire de Kiev. Des duvets, des kits médicaux, de grosses boites roses remplies de gâteaux.
"L'année 2022 a été dure au niveau personnel, et dure pour l'Ukraine. Faites attention à vous, n'oubliez pas que vos familles vous attendent. L'année prochaine, nous vaincrons. Slava Ukraini! (Gloire à l'Ukraine)".
Jovial, débonnaire, Oleksiï Migrine n'est pas du genre à se plaindre. Comme les hommes interrogés dans la caserne, il qualifie pudiquement de "compliquée" la situation dans cette ville de l'est de l'Ukraine, un des points chauds de la ligne de front.
Depuis plus de six mois, les forces russes et les paramilitaires du groupe Wagner tentent, jusqu'ici sans succès, de s'emparer de la ville, au prix de lourdes pertes des deux côtés, et de destructions inimaginables. Bakhmout, "une jolie ville pleine de fleurs et d'arbres" où vivaient quelque 70.000 habitants avant la guerre, ressemble aujourd'hui à un décor du film Mad Max.
- "Tout ce qui leur reste" -
"Il n'y a plus de civilisation dehors", comme le résume si justement Nadya Petrova, une mère de famille vivant depuis des mois au fond de sa cave.
Selon le chef des pompiers, des milliers de civils, peut-être 10.000, vivent encore dans cet enfer. "Ils n'ont pas les moyens de partir. Leurs maisons détruites, leurs caves, c'est tout ce qu'il leur reste", explique-t-il.
Pour les neuf pompiers stationnés en permanence dans la caserne, le quotidien tient en quelques mots: "déminer, évacuer, éteindre des feux, fournir de l'eau, dégager les décombres".
D'autres hommes des casernes de la région viennent quotidiennement en renfort, mais "on ne peut avoir trop de monde basé au même endroit, c'est trop dangereux et trop épuisant", explique Nikita Nedylko, le second de la caserne.
Les hommes effectuent des rotations de deux jours, puis prennent un jour hors de Bakhmout, dans des villes plus "sûres", comme Konstantinovska, à quelques kilomètres de là.
Depuis le début de l'invasion russe, onze pompiers de la région de Donetsk ont été tués, selon M. Nedylko. A Bakhmout, un de ses hommes est mort écrasé par un mur lors d'une opération de déblayage après un bombardement.
- "On encaisse" -
Nikita Nedylko commence lui aussi par dire que la situation est "compliquée". Puis, au fur et à mesure de la discussion, le jeune pompier de 30 ans, originaire de Bakhmout et père d'un petit garçon de un an, se livre un peu plus.
"Nous encaissons beaucoup de douleur, de souffrance. Nous n'avions pas l'expérience de ça", lâche-t-il.
"Le plus dur, c'est de voir mourir des gens sous ses yeux. Le plus triste, c'est de voir les enfants qui sont restés ici", raconte Nikita, qui se rend une fois tous les deux mois à Dnipro (centre), où est réfugiée sa famille.
Tout à coup, les mots se bousculent et les images de ces derniers mois ressurgissent. Il évoque un homme, vivant, pris en sandwich entre deux murs hérissés de tiges métalliques. "Le moindre faux mouvement de notre part pouvait lui coûter la vie".
Il décrit une mère et sa fille enlacées, mortes, sous des décombres, et le père à qui il a fallu annoncer la terrible nouvelle. Il se remémore une double frappe. Et parle des cris des gens qui appellent à l'aide.
La nouvelle année, pour lui comme pour tous les hommes de la caserne, commence comme la précédente s'est achevée, dans le bruit et la fureur.
A.Mahlangu--AMWN