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Pérou: les "oubliés" partagent matelas et feuilles de coca avant de manifester à Lima
Matelas à même le sol en ciment, salle commune et couloirs bondés, queue pour le petit-déjeuner... Venus des Andes pour manifester contre la présidente péruvienne Dina Boluarte, des dizaines de paysans, en grande majorité d'origine amérindienne, se réveillent mercredi dans les locaux d'un parti de gauche qui les accueille.
"Nous venons de Chumbivilcas (une des provinces de Cuzco) pour défendre nos droits. Pour faire entendre notre voix. Nous sommes complètement oubliés", affirme Edwin Condori, agriculteur de 43 ans, chapeau traditionnel sur la tête et écharpe rouge et noire.
Il paraît fatigué. Comme lui, des centaines, voire des milliers de protestataires ont quitté leur ville ou village pour rallier Lima et participer jeudi au grand rassemblement dans la capitale. Objectif: "prendre Lima".
Les manifestations, qui ont éclaté après la destitution et l'arrestation le 7 décembre du président de gauche Pedro Castillo, accusé d'avoir tenté de perpétrer un coup d'Etat en voulant dissoudre le Parlement qui s'apprêtait à le chasser du pouvoir, ont déjà fait au moins 42 morts.
Bravant l'état d'urgence prolongé samedi dans des endroits stratégiques comme Lima, les protestataires estiment qu'ils seront mieux entendus dans la capitale après des semaines de mobilisation dans leurs régions, notamment dans le Sud, épicentre de la contestation.
Ils exigent la démission de la présidente, la dissolution du Parlement et de nouvelles élections avec une Assemblée constituante.
Il était toutefois impossible, malgré les annonces des uns et autres, de connaître l'ampleur de cette mobilisation et de savoir combien de personnes sont arrivées ou sont en chemin vers Lima.
- "Pas des trafiquants" -
Le voyage d'Edwin Condori a duré 24 heures depuis Cuzco (sud). Les paysans venus d'Ayacucho, Cajamarca, Puno, Andahuaylas ou autres, voyagent en camions, bus ou voitures partagées. Certains viennent à Lima pour la première fois de leur vie.
Les couloirs des bus sont bondés de victuailles prévues pour plusieurs jours. Les manifestants n'ont emporté qu'un simple sac à dos avec quelques vêtements. On mâche des feuilles de coca pour éluder la faim et la fatigue.
"Nous voulons la démission de Dina Boluarte. Nous ne nous sentons pas représentés par elle", estime Jesus Gomez, habillé comme Edwin Condori. "Nous sommes venus pour occuper Lima, pour paralyser Lima afin d'être entendus", dit ce paysan qui cultive pommes de terre, maïs et blé.
Mercredi matin, un groupe de quatre femmes prépare dans de grandes marmites de "l'aguadito", une soupe à base d'abats de poulet, de légumes et de riz assaisonnée de coriandre.
Disciplinés, les villageois font la queue pour recevoir la soupe servie dans de petits bols. Une fois terminé, chacun d'entre eux lave son assiette et sa cuillère dans un petit évier.
"Nous sommes totalement oubliés", affirme aussi Nélida Aguirre, 30 ans, cultivatrice de coca. "Nous n'avons pas de bonnes écoles ou services de santé. Le pouvoir nous oublie".
Elle s'énerve quand on évoque les accusations des autorités qui assurent que la mobilisation est financée par les trafiquants de drogue: "Nous ne sommes pas financés par des trafiquants, nous ne sommes pas des terroristes. Nous sommes des paysans!"
"Nous sommes venus pour faire sentir aux gens que nous, paysans, avons du cran. Demain, si on prend Lima, c'est pour qu'ils (les politiciens) se mettent à notre place et comprennent notre souffrance", dit-elle.
Avant le petit-déjeuner, les villageois ont accompli un rituel en l'honneur de la Pachamama, la Terre-Mère. Recueillis, ils posent de la terre, des grains de maïs, de l'eau, des fruits et des fleurs devant des photographies de certaines des victimes des manifestations et prononcent quelques paroles en hommage aux morts.
"Demain est un jour de lutte pour nous", assure la "une des organisatrices de la mobilisation, Aurora Coronado, venue de la région de Junin. "Cette protestation durera jusqu'à la démission de l'usurpatrice".
A.Jones--AMWN