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En Russie, l'amour avec un grand Z
Les yeux plein d'amour, la main sur son bras, Alexandra écoute avec une infinie tendresse son mari, Dmitri, quand il raconte le jour où sa jambe gauche a été arrachée dans l'explosion d'une mine.
C'était sur un champ de bataille en mars 2022. Dmitri Matvienko "nettoyait" des tranchées ukrainiennes près de sa ville natale, Donetsk, au sein d'une unité d'élite des séparatistes prorusses. Avant d'être grièvement blessé.
"Je reviens à moi dans la salle de réveil (...), je demande aux médecins : si je comprends bien, je n'ai plus de jambe ? (...) Ils me disent, non, plus de jambe, mais réjouis-toi d'être vivant ! Et je suis heureux d'être vivant", se remémore le gaillard.
Amputé largement au-dessus du genou gauche, Dmitri, 25 ans, a rencontré pendant sa convalescence Alexandra Makarova, 34 ans, une écrivaine "patriote" soutenant à 100% l'offensive de Vladimir Poutine en Ukraine et son emblème, la lettre "Z".
Ensemble, ils représentent la Russie que veut le Kremlin - héroïque, traditionnelle, militarisée - et ils entendent promouvoir cette image dans toutes les strates de la société russe, en particulier auprès des jeunes.
Car voici venu le "temps des héros", comme le clament les médias d'Etat russes.
- "Mon héros" -
"Beaucoup de gens sont partis depuis le début de l'opération militaire spéciale (en Ukraine), des peureux, des gens pas respectables. Mais dès que j'ai vu Dmitri... c'était un héros, mon héros", dit Alexandra à l'AFP.
Au printemps 2014, Dmitri avait 16 ans quand la guerre a commencé en Ukraine. A quatre reprises, dit-il, le logement où il vivait avec sa famille, près de l'aéroport de Donetsk, a été touché par des bombardements venant "des positions ukrainiennes".
Opposé à la révolution "illégale" et "russophobe" du Maïdan à Kiev, selon ses termes, Dmitri s'engage dans l'armée séparatiste, combat entre 2018 et 2021, puis est démobilisé. En janvier 2022, en pleine tensions avant l'offensive du 24 février, il se réengage.
Le 15 mars 2022, il participe à une attaque contre la ville de Marïnka, à l'ouest de Donetsk. Objectif: "nettoyer" des tranchées ukrainiennes. Il n'a rien oublié de cette journée et en livre le récit détaillé, sous le regard admiratif de son épouse.
Alors qu'il s'apprête à lancer une grenade dans un abri ukrainien, il est touché à la jambe droite par la balle "d'un sniper ou d'une mitrailleuse" et, sur ordre de son supérieur, commence à regagner l'arrière via un chemin partiellement déminé.
"Je rampe, à quatre pattes, comme je pouvais, et c'est là que j'explose sur une mine. Boum ! Au début je n'ai pas compris ce qui s'était passé (...). Ils ont mis du temps à m'évacuer, je ne sais pas comment j'ai survécu."
Il est hospitalisé pendant deux mois. En juillet, un correspondant de guerre russe l'invite à un séminaire littéraire, près de Moscou, pour qu'il partage son expérience. C'est là qu'il rencontre Alexandra. Coup de foudre réciproque.
"Je m'attendais à voir des vieux vétérans saouls et là, je vois ce beau jeune homme", raconte Alexandra.
- "Front culturel" -
Fille d'un ancien officier, Alexandra Makarova défend "les valeurs traditionnelles", s'oppose aux revendications LGBT+ et dit avoir longtemps cherché un homme "aussi fort" que son père, sans succès.
Après avoir travaillé comme journaliste, puis au service de presse du ministère de l'Intérieur, elle s'est lancée en littérature.
Son dernier roman parle d'une enseignante confrontée à des élèves subissant l'influence, jugée néfaste, d'un opposant similaire à Alexeï Navalny.
Son mari Dmitri a reçu une compensation de trois millions de roubles (38.000 euros) pour sa blessure. Il attend de recevoir une attestation d'ancien combattant pour obtenir un prêt à taux réduit et commencer une nouvelle vie.
Pour l'heure, il dit n'avoir aucune séquelle psychologique, hormis quelques cauchemars et souffrir encore de "douleurs fantômes" liées à son amputation. Il a décliné l'aide d'un psychologue. Son amour pour Alexandra fait office de thérapie.
Les deux tourtereaux participent désormais ensemble à des événements littéraires.
Dans la chambre de sa fille de 8 ans, fruit d'une précédente union, Alexandra montre une revue ayant récemment publié l'une de ses nouvelles. "On nous reconnaît enfin, nous, les +écrivains Z+", se réjouit-elle.
Alexandra affirme combattre "sur le front culturel", "faire de la propagande non brutale, délicate" et entend candidater à des bourses récemment annoncées par Vladimir Poutine pour financer des projets artistiques soutenant l'offensive en Ukraine.
Deux fois par semaine, la jeune femme, grande admiratrice de Dostoïevski, dispense aussi des cours de littérature et "d'éducation patriotique" à une quinzaine d'adolescents, dans l'école de son quartier.
Selon elle, depuis qu'elle s'occupe d'eux, ces élèves perçoivent différemment le conflit : "Ils comprennent maintenant qu'on est un peuple uni et qu'il faut être du côté de son Etat en cas d'opérations militaires."
Mais, dit-elle, de nombreux "ennemis du peuple" courent toujours en Russie, des "libéraux" opposés au Kremlin. "Si tu es un traître, si ça ne te convient pas...", commence Dmitri. "Alors les frontières du pays sont grandes ouvertes", tranche Alexandra.
F.Schneider--AMWN