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Erdogan, vingt ans à la tête des Turcs
En deux décennies au pouvoir, Recep Tayyip Erdogan, qui a lancé vendredi la campagne officielle en vue de sa réélection, a transformé la Turquie comme nul autre depuis Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur de la République.
Mais l'élection présidentielle de mai qui se joue cette fois trois mois après le séisme dévastateur du 6 février pourrait sonner son crépuscule.
Ni un séjour en prison, ni des manifestations monstres, ni même une sanglante tentative de putsch en 2016 n'ont jusqu'ici stoppé la marche du "Reis", surnom dont l'affublent ses plus fervents partisans.
A 69 ans, M. Erdogan, qui dirige son pays d'une poigne de plus en plus ferme, affrontera le 14 mai son scrutin le plus périlleux avec une oposition unie derrière un seul candidat, Kemal Kiliçdaroglu, patron du parti social-démocrate CHP fondé par Mustafa Kemal Atatürk.
Très vite après le séisme du 6 février, qui a fait plus de 46.000 morts en Turquie, le chef de l'Etat a promis de reconstruire "d'ici un an" des centaines de milliers de logements, tout en demandant "pardon" pour les retards dans l'organisation des secours.
Fragilisé par sa politique économique hétérodoxe, qui a précipité ces dernières années une partie de sa base électorale dans la pauvreté, il reste néanmoins pour ses soutiens l'homme du "miracle économique" ayant fait entrer la Turquie dans le club des 20 pays les plus riches.
Ce musulman dévot, chantre des valeurs familiales, demeure aussi le champion de la majorité conservatrice, longtemps dédaignée par une élite urbaine et laïque.
M. Erdogan a profondément transformé la Turquie à travers des méga-projets d'infrastructures et une politique étrangère affirmée en direction de l'Orient et de l'Asie centrale, quitte à fâcher les traditionnels alliés occidentaux d'Ankara qu'il avait su séduire à son arrivée au pouvoir.
Mais l'effondrement meurtrier pour leurs occupants de plus de 270.000 bâtiments lors du sésime a aussi montré les graves lacunes dans le contrôle des normes et lois encadrant l'immobilier.
En disgrâce auprès de l'Occident, la guerre en Ukraine lui a toutefois permis de se replacer au centre du jeu diplomatique, grâce à ses efforts de médiation entre Kiev et Moscou -- tout en bloquant en parallèle depuis près d'un an l'entrée de la Suède dans l'Otan.
Ses détracteurs l'accusent de dérive autocratique, en particulier depuis les purges massives conduites après la tentative de putsch de juillet 2016 et la révision constitutionnelle de 2017, qui a élargi considérablement ses pouvoirs.
- Animal politique -
Souvent dépeint en sultan indétrônable, ce nostalgique de l'Empire ottoman, qui s'est fait bâtir un palais de plus de 1.000 pièces sur une colline boisée protégée d'Ankara, continue de se poser en homme du peuple face aux "élites".
C'est fort de cette posture qu'il a remporté toutes les élections depuis l'arrivée au pouvoir de son parti, l'AKP, en 2002.
Jusqu'à ce que l'opposition le prive en 2015 de sa majorité parlementaire et, surtout, qu'elle ne ravisse en 2019 les municipalités d'Istanbul et d'Ankara, lui infligeant un revers cinglant.
Malgré une démarche parfois ralentie, cet animal politique à la haute stature, capable d'enchaîner huit meetings en une journée, continue de déployer jour après jour ses qualités de tribun, puisant dans les poèmes nationalistes et le Coran pour galvaniser les foules.
Né dans le quartier populaire de Kasimpasa, à Istanbul, M. Erdogan a envisagé une carrière dans le football avant de se lancer en politique.
La mairie d'Istanbul conquise en 1994 l'a propulsé sur le devant de la scène. Et un court séjour en prison quatre ans plus tard, pour avoir récité un poème religieux, n'a fait que renforcer son aura.
L'AKP, le parti de la justice et du développement qu'il a cofondé, remporte les élections en 2002 et, l'année suivante, il devient Premier ministre, fonction qu'il occupera jusqu'en 2014, lorsqu'il devient le premier président turc élu au suffrage universel direct.
Marié et père de quatre enfants, M. Erdogan est vu par ses électeurs comme le seul capable de tenir tête à l'Occident et de traverser sans tanguer les crises régionales et internationales.
Mais depuis la vague de manifestations antigouvernementales du printemps 2013, brutalement réprimées, il est aussi la personnalité politique la plus critiquée de Turquie.
Trois ans plus tard, dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016, il affronte sa pire épreuve: une tentative de coup d'Etat.
L'image du président turc appelant cette nuit-là depuis sa villégiature "son peuple" à la rescousse à travers l'écran d'un smartphone, visage livide, a marqué les esprits. Autant que son arrivée triomphale à l'ancien aéroport Atatürk d'Istanbul au petit matin, signalant la défaite des putschistes.
Accusant son ancien allié, le prédicateur Fethullah Gülen installé aux Etats-Unis, d'être derrière le coup de force, ce qu'il nie, Erdogan a répondu par des purges impitoyables parmi les "gulénistes" et des opposants.
Sept ans plus tard, celui qui incarne la Turquie aux yeux du monde affirme qu'il briguera en mai son dernier mandat.
X.Karnes--AMWN