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"Comment vivre avec eux?" : la terreur des Arméniens fuyant le Nagorny Karabakh
Depuis la victoire de Bakou et l'ouverture, le 24 septembre, de la frontière avec l'Arménie, près de 90% des habitants ont fui le Nagorny Karabakh. Tous évoquent la terreur inspirée par les Azerbaïdjanais.
Quand son fils l'a prévenue que la frontière de la région séparatiste avec l'Arménie venait d'ouvrir, Ophélia Haïrapetian n'a pas hésité une seconde.
"J'ai pris mes bijoux, c'est tout. Les femmes, les enfants et les personnes âgées, tout le monde est parti avec le premier véhicule trouvé", raconte-t-elle.
Elle se repose à Vyank, cité arménienne sur la route d'Erevan où les autorités ont installé un centre d'accueil pour désengorger la ville frontalière de Goris.
Loin du Nagorny Karabakh, l'ambiance semble plus sereine et les réfugiés plus détendus. Mais la virulence des témoignages reste la même. "Ils sont cruels! Je ne veux pas vivre avec ces chiens", assène Ophélia Haïrapetian. "C'est un génocide pur et simple", complète son mari.
Assis sur le même banc, Spartak Haroutiounian, un homme au regard doux qui joue avec son bébé de dix mois, renchérit: "Les +Turcs+ disent qu'on peut rester, mais ils mentent toujours. Comment pourrions-nous vivre avec eux?"
Samedi soir, l'enclave du Nagorny Karabakh avait presque été entièrement désertée par ses habitants. Sur les 120.000 Arméniens qui y vivaient officiellement avant l'offensive éclair azerbaïdjanaise des 19-20 septembre, 100.437 personnes sont "entrées en Arménie", selon un décompte officiel.
Arrivés après une fuite éperdue, souvent sans avoir pris le temps d'emporter une valise ou des vêtements de rechange, la plupart des réfugiés se font l'écho d'exactions supposées commises par les soldats azerbaïdjanais.
"Une femme du village est restée et ils l'ont égorgée!", assure Ophélia Haïrapetian, qui dit le tenir de deux soldats séparatistes.
A quelques pas, le visage paisible d'Alina Alaverdian, 69 ans, se ferme quand elle évoque "le viol de la belle-fille" d'une connaissance, "le genre de choses qui se niche dans votre esprit".
"Ce ne sont pas des êtres humains", poursuit-elle.
De telles rumeurs, impossibles à confirmer, presque toujours obtenues de seconde main, chaque famille du Nagorny Karabakh en a à partager. Bébés décapités, jeunes femmes violentées: les mêmes histoires reviennent en boucle.
- "Ca détruit le cerveau" -
Pourtant, la plupart des réfugiés reconnaissent n'avoir rencontré aucun soldat azerbaïdjanais avant le dernier point de contrôle, à la sortie de l'enclave. Selon les témoignages recueillis par l'AFP, l'armée de Bakou n'est généralement pas entrée dans les villes et villages, se contentant de contrôler les hauteurs stratégiques et les routes.
Puis, parfois spontanément, parfois quand les autorités villageoises ont donné le départ, l'exode a démarré.
"On nous a dit de partir: en 15 minutes, c'était fait", explique Marine Poghosian, 58 ans, qui ne reviendrait pour rien au monde au Nagorny Karabakh: "Je préfère encore vivre ici dans une tente".
Territoire de moins de 3.200 km2 - la taille d'un petit département français -, le Nagorny Karabakh a traversé quatre guerres dans son histoire récente.
La première, opposant l'Arménie à l'Azerbaïdjan de 1988 à 1994, a fait 30.000 morts et provoqué l'exode croisé de centaines de milliers d'Azerbaïdjanais et d'Arméniens. Ont suivi des guerres en 2016, 2020 (6.500 morts en six semaines) se soldant par une écrasante défaite de l'Arménie, et finalement 2023.
Pas un réfugié qui ne dise avoir eu au moins un frère, un fils ou un mari tué au combat. Parallèlement, les réseaux sociaux propagent les images de crimes de guerre et d'exactions dont s'accusent mutuellement les deux camps.
"On parle de tout ça entre nous. Ca nous détruit le cerveau", reprend Alina Alaverdian, ancienne cantinière militaire qui se rappelle qu'avant, à l'époque soviétique, "les Azerbaïdjanais étaient gentils".
Fataliste, le mari d'Ophélia Haïrapetian, qui refuse de donner son nom, dit ne pas imaginer que les esprits puissent un jour s’apaiser: "Dans le Caucase, il n'y aura jamais de paix. Il y aura toujours des guerres, parfois ouvertes, parfois larvées".
P.Stevenson--AMWN