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Inquiétude dans le "Petit Haïti" de Saint-Domingue après le plébiscite du président Abinader
Johan Perez surveille les voitures garées dans une rue du "Petit Haïti", un quartier populaire commerçant et anarchique de Saint-Domingue, où vivent et travaillent des centaines de Haïtiens. Il est inquiet.
Après la réélection triomphale au premier tour du président Luis Abinader, qui a fait de la lutte contre l'immigration haïtienne un de ses chevaux de bataille, il craint que le sentiment "anti-haïtien" ne s'intensifie.
C'est une journée ordinaire. L'activité bat son plein dans ce secteur chaotique du centre-ville de la capitale dominicaine, avec des dizaines de boutiques informelles installées devant des entrepôts aux murs écaillés. Ici dans Le "Pequeno Haïti" pendant du "Little Haïti" de New York ou Miami, on vend de tout: de la canne à sucre aux appareils électriques usagés, en passant par les vêtements et les légumes.
La plupart des vendeurs préfèrent se taire, de peur que leur accent créole-français ne les trahisse. Les descentes de police sont monnaie courante. Malheur à celui qui se fait prendre. A chacune d'entre elles, la police embarque les sans-papiers pour les emmener dans un centre de rétention avant de les mettre dans un camion, direction Haïti.
"Les choses se durcissent un peu", explique Johan Perez, 32 ans, de mère dominicaine et de père haïtien, qui vit des pourboires des automobilistes fréquentant la zone. "Le +type+ (Abinader) est plus fort maintenant".
Il raconte que la police a arrêté plusieurs de ses amis il y a quelques jours à peine. Et au coin de la rue, les agents de l'immigration sont entrés dans un petit immeuble et en ont sorti les habitants sans papiers. "Ils les ont jetés la tête la première" dans un bus avec d'autres migrants.
Selon les experts et militants des droits de l'homme, le principal critère des contrôles est la couleur de la peau mais M. Perez souligne que la langue joue également un rôle.
Les expulsions sont passées de 122.000 en 2022 à 250.000 en 2023, selon les données officielles.
Depuis son arrivée au pouvoir en 2020, le président Abinader a imposé une politique de fermeté à l'égard de la migration haïtienne. Outre les descentes et les expulsions, il a renforcé la présence des forces armées à la frontière et fait construire un mur de 164 km entre les deux pays.
Sa réélection conforte cette fermeté dans un pays où le racisme anti-haïtien s'est propagé et où l'immigration est souvent assimilée à la criminalité.
L'hostilité entre les deux pays ne date pas d'hier. Haïti, ancienne colonie française qui s'est émancipée en 1804, a occupé l'actuelle République dominicaine pendant 22 ans jusqu'en 1856, massacrant des milliers de personnes.
- "Acide" -
Le dictateur dominicain Rafael Trujillo a lui fait massacrer des milliers de Haïtiens en 1937.
Les Dominicains parlent souvent de l'immigration haïtienne comme d'une "deuxième invasion".
De nombreux Haïtiens possédant des papiers en règle courent aussi le risque de devenir clandestins, en raison d'un parcours bureaucratique de plus en plus lent et onéreux
C'est le cas de Nicolas Legrand, 60 ans, qui vit à Saint-Domingue depuis 1987. Sa carte de résident a expiré en 2022 et depuis, il ne détient qu'une petite note indiquant que son processus est en cours.
"Si Dieu le veut, la situation s'améliorera à Haïti et j'y retournerai", dit M. Legrand en vendant ses mouchoirs. "Mais ici au moins je suis tranquille".
En théorie, son cas ne l'expose pas à une expulsion, mais l'ONG Mouvement socioculturel pour les travailleurs haïtiens (Mosctha) affirme qu'il y a des expulsions de personnes dont les documents étaient "en cours de traitement".
"Le gouvernement actuel est le plus +acide+ sur la question migratoire", regrette Joseph Cherubin, président de Mosctha, qui au contraire de M. Perez, entrevoit "la possibilité" que les autorités relâchent la pression maintenant que l'élection est passée.
"Ce que le président faisait, c'était pour la situation électorale. La question haïtienne est importante quand il y a des élections. C'est historique", dit-il.
De nombreux Dominicains considèrent toutefois leurs voisins comme des "frères" et considèrent comme Lidia Fernandez, une vendeuse d'épices de 64 ans, que "ceux qui sont ici travaillent".
"Les Haïtiens acceptent des emplois que nous (les Dominicains) n'occupons pas" parce que pénibles ou mal-payés, souligne-t-elle.
L.Harper--AMWN