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Des Andes au Darfour: des mercenaires colombiens au coeur du conflit soudanais
Des centaines d'anciens soldats colombiens ont été attirés au Soudan par la promesse de salaires mirobolants. Nombreux y sont morts, pris au piège d'une sanglante guerre civile marquée par des massacres, des viols et la famine.
Des Andes au Darfour, en passant par les Emirats arabes unis et la Somalie, une enquête de l'AFP montre comment ces mercenaires se sont retrouvés à l'autre bout de la planète. Pour combattre aux côtés des paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR), en guerre depuis avril 2023 contre l'armée et accusés d'atrocités et exactions.
L'AFP a pu reconstituer leur périple et le fonctionnement du réseau, sur la base d'interviews, de registres de sociétés et de la géolocalisation d'images du champ de bataille:
- Un recrutement via WhatsApp et une première escale, Dubaï, pour une courte formation.
- Au moins deux itinéraires pour rejoindre le Soudan, à travers l'est de la Libye ou une base aérienne en Somalie, dotée d'une présence militaire émiratie.
- Des mercenaires géolocalisés sur des scènes des pires combats au Darfour, province occidentale du Soudan.
- Derrière le réseau, un colonel colombien à la retraite, récemment placé sous sanctions américaines.
Si Washington ne les cite pas nommément, apparaît en filigrane le rôle des Emirats dans cette opération. Accusé par le gouvernement soudanais et des rapports internationaux de soutenir les FSR, Abou Dhabi nie toute responsabilité et a dénoncé auprès de l'AFP "une campagne de désinformation".
- Siège d'El-Facher -
"Ils n'ont toujours pas rapatrié son corps", déplore une veuve colombienne, trop effrayée pour donner son nom ou celui de son défunt mari.
A 33 ans, cet ancien soldat a embarqué pour le Soudan mi-2024, dans le tout premier groupe de combattants. Il est décédé trois mois plus tard, en pleine offensive des FSR pour s'emparer du Darfour.
Avec le soutien des Colombiens, les paramilitaires ont finalement fait main basse fin octobre sur El-Facher, dernière grande ville de la région qui échappait à leur contrôle.
Des vidéos analysées par l'AFP montrent des mercenaires colombiens sur le terrain dans les mois précédant la prise.
Sur l'une, ils traversent en voiture les ruines noircies du camp de déplacés de Zamzam, écoutant du reggaeton. Situé en périphérie d'El-Facher, ce camp a subi une attaque des FSR en avril, qui a fait plus de 1.000 morts et 400.000 déplacés, selon l'ONU.
"Tout est détruit", constate un homme à l'accent colombien, assis sur le siège passager d'un véhicule blindé.
Ailleurs, on le voit prendre la pose avec des mineurs munis de fusils d'assaut AK-47.
Avant de trouver la mort: son cadavre apparaît ensanglanté dans des images fournies par les Forces conjointes alliées de l'armée, le présentant comme le "commandant" du peloton.
Pas moins de 80 Colombiens auraient participé au siège d'El-Facher et selon les autorités soudanaises, plus de la moitié sont tombés sous les balles de l'armée.
Le conflit a fait depuis deux ans et demi des dizaines de milliers de morts et 12 millions de déplacés, plongeant le Soudan dans ce que l'ONU décrit comme la pire crise humanitaire du monde.
Terres fertiles, or, carrefour stratégique: les ressources et atouts de ce troisième plus grand pays d'Afrique aiguisent les rivalités régionales.
Des deux côtés, sont intervenus des mercenaires étrangers, principalement originaires de pays africains comme l'Erythrée et le Tchad. Mais l'opération colombienne se distingue par sa sophistication.
Recherchés pour leur expertise en matière de guerre des drones et d'artillerie, ces hommes ont été appâtés par des salaires allant de 2.500 à 4.000 dollars américains par mois, selon un ex-soldat, soit jusqu'à six fois leur pension militaire.
- Petites annonces -
Comment ont-ils été recrutés?
Un an après avoir pris sa retraite, un spécialiste colombien de drones militaires raconte avoir reçu un message via WhatsApp.
"Des vétérans intéressés par un emploi? Nous recherchons des réservistes issus de toute force armée. Détails par message privé".
L'homme de 37 ans, fort de 20 ans de service, est intrigué. Il appelle le numéro et se voit proposer un travail à Dubaï par un interlocuteur se présentant comme un ancien colonel de l'armée de l'air.
Il accepte, attiré par les sommes promises. En Colombie, des milliers de soldats prennent chaque année leur retraite relativement jeunes et avec de modestes pensions, et certains se sont fait embaucher par le passé par Abou Dhabi sur des sites pétroliers ou combattant au Yémen contre les séparatistes.
Mais rapidement, l'ex-soldat apprend que la ville ne sera qu'une escale pour quelques mois de formation avant un déploiement "en Afrique" pour des missions de reconnaissance tactique, raconte-t-il sous couvert d'anonymat.
Méfiant, il contacte un ami travaillant aux Emirats, qui l'avertit du risque de se retrouver au Soudan. Et décide de refuser la proposition.
Nombre de ses compatriotes ont eux saisi l'offre, embarquant dans un périple censé passer sous les radars.
Mais certains combattants se sont montrés peu discrets, à l'instar de Christian Lombana qui a partagé sur les réseaux sociaux ses déplacements.
Une vidéo TikTok le localise notamment dans le désert du sud-est de la Libye, d'après le collectif d'investigation Bellingcat - une zone contrôlée par Khalifa Haftar, accusé de fournir armes et carburant aux FSR pour le compte des Emirats arabes unis.
Il sera pris quelques jours plus tard en embuscade au Darfour.
Sur des images devenues virales filmées par un combattant ennemi, on voit des photos de famille du mercenaire éparpillées dans le sable ainsi que son passeport comportant un tampon d'entrée en Libye.
- Des enfants recrutés -
A l'oeuvre derrière le recrutement, un colonel italo-colombien à la retraite, Alvaro Quijano.
Sanctionné le 9 décembre par les Etats-Unis aux côtés de trois autres personnes, il est accusé de "jouer un rôle central" dans ce "réseau transnational" ayant embauché "des centaines de Colombiens", y compris "des enfants", pour combattre au Soudan depuis septembre 2024, selon un communiqué du Trésor américain.
L'homme a co-fondé en 2017 l'Académie pour la formation à la sécurité (A4SI), officiellement une agence pour l'emploi.
Ses recrues se rendaient d'abord aux Emirats arabes unis, puis dans l'est de la Libye, avant de rejoindre le Soudan, expliquent deux anciens mercenaires.
Désireux de blanchir son nom, son associé repenti, l'ex-commandant Omar Rodriguez, a accepté de parler à l'AFP.
Il dénonce aujourd'hui des activités "illégales" basées sur la "traite d'êtres humains", avec pour but de "placer 2.500 hommes" au Soudan.
Pour tenter de brouiller les pistes, l'opération aurait un temps été suspendue puis de nouveaux itinéraires mis en place.
- Transit en Somalie -
Depuis mars, les mercenaires transitent par Bosaso, en Somalie, des vols dont les autorités somaliennes ont officiellement fait état.
Un employé a aussi raconté sous couvert d'anonymat avoir vu des groupes d'étrangers à la peau claire "d'une trentaine, quarantaine d'années, équipés d'attirail militaire et embarquant dans des avions-cargos".
Ils étaient souvent escortés vers une section de l'aéroport réservée aux responsables militaires émiratis, dont des sources sécuritaires ont confirmé l'existence à l'AFP.
Des images satellites de l'aéroport montrent plusieurs appareils Ilyushin Il-76D en stationnement, un modèle fréquemment utilisé sur des bases aériennes aux Emirats et dans l'est libyen.
Dans cette région semi-autonome du Puntland, ancienne place forte de la piraterie somalienne, Abou Dhabi forme, arme et finance depuis 2010 des forces de la police maritime, selon des experts en sécurité et de l'Onu.
Après une fuite massive de données du système de visas en novembre semblant confirmer ce transit de Colombiens, les autorités somaliennes ont été interrogées sur l'implication des Emirats et ont promis "d'enquêter".
"Nous nous y attelons", assure à l'AFP Awes Hagi Yusuf, conseiller à la sécurité nationale, insistant néanmoins sur la nécessité de disposer de preuves solides et d'entretenir de bonnes relations avec l'Etat du Golfe.
- Nouvelle loi en Colombie -
D'autres éléments pointent vers la piste émiratie.
L'AFP a ainsi pu consulter 26 contrats signés par des Colombiens autorisant une société basée aux Emirats, Global Security Services Group (GSSG), à verser leurs salaires via une entreprise enregistrée au Panama, par exemple pour des prestations "d'agent de sécurité".
Des documents assortis d'une clause de confidentialité prévoyant des poursuites en vertu des "lois civiles et pénales" de la monarchie pétrolière.
Dans des documents datés de 2018, il apparaît que GSSG est détenue par l'homme d'affaires Mohamed Hamdan Alzaabi. Son site internet la présente comme "le seul prestataire de services de sécurité privée armée pour le gouvernement".
Aucun des protagonistes mis en cause n'a répondu aux sollicitations de l'AFP.
De son côté, Abou Dhabi dément "catégoriquement".
"Les Emirats réfutent toute affirmation selon laquelle ils auraient fourni, financé, transporté des armes ou en auraient facilité la livraison à l'une des parties belligérantes, par quelque canal que ce soit. Ces assertions sont fausses et non étayées", a commenté un haut responsable émirati, en réponse à des questions détaillées de l'AFP.
En Colombie, l'implication de nombreux compatriotes au Soudan, mais aussi à Haïti, en Afghanistan ou encore en Ukraine, a suscité l'indignation.
Et le Parlement a récemment adopté une loi interdisant le recrutement de mercenaires.
Mais c'était trop tard pour tous ceux tombés au combat, comme ce Colombien décédé l'an dernier, à l'âge de 25 ans.
"Ses cendres sont arrivées en Colombie", confie à l'AFP une femme se présentant comme sa cousine.
Peu de familles acceptent de s'exprimer publiquement, par peur de compromettre le versement des indemnités d'assurance-vie de leurs proches.
F.Dubois--AMWN