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A Arques, la verrerie qui était "le poumon de la ville"
"C'était tout, Arc. La ville vivait avec la cristallerie", résume Frédéric Specque, salarié depuis 1989. Depuis deux siècles, la petite commune d'Arques (Pas-de-Calais), 10.000 habitants, a été façonnée par sa verrerie-cristallerie, qui occupe le coeur de la ville.
Grand fabricant historique de produits en verre pour les arts de la table, en difficulté chronique depuis deux décennies, Arc France a été placé en redressement judiciaire début janvier, ravivant la crainte de nouvelles suppressions d'emplois.
À quelques centaines de mètres des fours, l'ancien château de la famille Durand, qui a fait l'âge d'or d'Arc au XXe siècle, trône toujours. Timothée Durand, 49 ans, fils et petit-fils de dirigeants de l'entreprise, est sur les rangs pour la reprendre.
"Depuis 200 ans, la ville s'est construite autour de l'usine. Beaucoup de maisons ouvrières ont été bâties à proximité", raconte Tanguy Tartar, 53 ans, syndicaliste Unsa, entré chez Arc en 1994 après son père.
"Nos employeurs donnaient même une prime de rapprochement quand on voulait se rapprocher du site", se souvient-il.
Longtemps premier employeur privé du département, Arc ne compte plus que 3.500 salariés aujourd'hui, contre près de 12.000 au début des années 2000.
- "On signait pour la vie" -
"Postuler chez Arc, c'était une évidence pour ceux qui n'avaient pas fait de longues études. C'était la boîte qui embauchait, avec une vraie sécurité de l'emploi", se rappelle Frédéric Specque, délégué CGT.
"Tout le monde vivait avec la cristallerie. Il y avait des bus qui passaient dans tous les villages, à chaque prise de poste, matin, après-midi, nuit, pour récupérer les travailleurs", raconte l'ouvrier, qui dit n'avoir connu aucun mouvement social d'ampleur.
"Il y avait tous les métiers ici: cuisiniers pour le restaurant intégré, jardiniers, menuisiers, ingénieurs, ouvriers", poursuit-il.
"On vivait en autarcie", selon Régis Boulanger, aujourd'hui retraité après 43 ans à l'usine. Entré comme cariste, sorti responsable d'exploitation, il compare Arc à "la fonction publique: on signait pour la vie". "C'était le poumon de la ville".
Illustration d'un paternalisme industriel, le patron Jacques Durand avait même acheté un camping à Saint-Cécile", sur la côte, raconte Tanguy Tartar. "Pour les salariés, c'était quasiment gratuit. En contrepartie, quand l'usine avait besoin d'eux, ils étaient juste à côté".
Fondée en 1825, l'entreprise est devenue un empire industriel familial qui a conquis le monde, avant de connaître ses premières difficultés au début des années 2000. Implanté au bord d'un canal facilitant son approvisionnement en sable, le site d'Arques tourne 24 heures sur 24.
"C'est un pilier économique en termes d'emplois, d'attractivité et de rayonnement international" qui a permis "l'essor du territoire", souligne le maire socialiste de la commune, Benoît Roussel. "Chaque famille a au moins un membre qui a travaillé ou travaille encore chez Arc", ajoute-t-il.
- "Phare" -
L'entreprise a aussi façonné le paysage urbain. "À Arques, on compte 33 équipements sportifs, ce qui n'est pas anodin pour une commune de cette taille", observe le maire.
Didier Barras, mécanicien mouliste de 57 ans, entré chez Arc en 1989, se souvient d'"une ville dans la ville". "C'était une fourmilière. On se disait qu'on irait jusqu'à la retraite".
Aujourd'hui, "ce qu'on vit est une catastrophe économique", estime-t-il. "Le carnet de commandes s'est effrité. Le coût de l'énergie nous a fait très mal. Avec le pouvoir d'achat en berne, les gens achètent moins: la vaisselle n'est pas une priorité".
Derrière lui, il pointe l'ancienne usine 1, en friche depuis une quinzaine d'années, et les anciens bâtiments administratifs abandonnés. "C'est un désert", lâche-t-il.
"Si Arc disparaissait demain, je n'ose pas l'imaginer. Ce serait comme la fermeture des mines ou des aciéries: on deviendrait une zone sinistrée", redoute M. Specque.
Arc, dont dépend aussi plusieurs centaines d'emplois de sous-traitants, demeure l'un des principaux employeurs industriels de la région. Mais "l'agglomération dépend un peu moins d'Arc" qu'autrefois, estime Laurent Denis, président socialiste de la communauté d'agglomération du Pays de Saint-Omer (Capso).
Après les premières difficultés du groupe, les collectivités ont cherché à diversifier le bassin d'emploi, avec l'arrivée notamment de la brasserie Goudale ou d'Alphaglass (bouteilles en verre), explique M. Denis.
"L'entreprise tousse, mais elle tient", veut croire le maire d'Arques, qui a récemment tenu à faire rénover le rond-point Jacques Durand et sa sculpture en cristal. "C'est un phare".
M.A.Colin--AMWN