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Le pétrole du voisin brésilien fait des envieux en Guyane
A Saint-Georges de l'Oyapock, dans l'ouest de la Guyane, Steve Norino observe le contraste qui se creuse avec la rive d'en face. À 15 minutes de pirogue, la ville brésilienne d'Oiapoque connaît un boom inédit depuis que la compagnie pétrolière publique Petrobras fore au large.
Avenue principale réaménagée, nouveaux commerces, logements qui poussent: "Des gens investissent, achètent des terrains à Oiapoque", constate cet agriculteur natif de la commune guyanaise, joint par téléphone par l'AFP. "A Oiapoque, il y a tout, à Saint-Georges, il n'y a rien."
Ce contraste alimente jeudi l'examen au Sénat d'une proposition de loi du parlementaire guyanais Georges Patient (RDPI), qui souhaite autoriser de nouveau la recherche et l'exploitation d'hydrocarbures dans les outre-mer, interdites depuis 2017 par la loi Hulot.
Le décalage entre les deux rives de l'Oyapock saute aux yeux. Côté français, un seul petit hôtel et deux épiceries composent l'essentiel des commerces d'une commune de 4.000 habitants.
Côté brésilien, 30.000 personnes vivent dans une ville devenue un pôle d'attraction pour tout l'Etat de l'Amapa, au niveau de l'embouchure de l'Amazone. Chaque week-end, des Guyanais traversent pour faire leurs courses à moindre prix ou sortir en famille. Saint-Georges ne sert plus que de parking pour ceux qui préfèrent laisser leur voiture côté guyanais.
"Le manque de planification et de développement" de sa commune mine Steve Norino, impuissant face à la dynamique brésilienne lancée par Petrobras, même si l'entreprise n'en est qu'à la phase d'exploration au large des côtes.
L'argument fait mouche chez une partie des élus locaux. "On n'a pas fait d'or industriel, mais nous pouvons faire du pétrolifère", avance Jean-Luc Le West, vice-président de la collectivité territoriale de Guyane (CTG), qui suggère la construction d'une raffinerie pour traiter aux normes européennes le pétrole des pays voisins.
"Le pétrole peut aussi, via la fiscalité, financer le projet d'autonomie" désiré par les élus guyanais, poursuit-il, avant de citer les 10,5 milliards de dollars d'investissement annoncés en octobre par TotalEnergies au Suriname voisin: "Pourquoi ne les aurait-on pas en Guyane ?"
- "Sentiment criant d'injustice" -
Le débat avait été ouvert en février 2025 par Manuel Valls, alors ministre des Outre-mer, qui avait estimé nécessaire d'"ouvrir le débat" sur une exception au code minier permettant la prospection pétrolière. Une brèche dans laquelle certains élus se sont engouffrés.
Le député indépendantiste Jean-Victor Castor (GDR) avait lancé l'offensive lors d'une question au gouvernement le 27 mars, invitant à regarder ce qui se passe "au Guyana, au Suriname ou dans le Nordeste brésilien", trois zones proches où l'exploration pétrolière bat son plein.
Sa conclusion: "La France condamne les Guyanais au sous-développement." Son collègue Davy Rimane (GDR) avait, de son côté, évoqué un "sentiment criant d'injustice".
La loi Hulot de 2017 interdit toute prospection d'hydrocarbures sur le territoire français, sur terre comme en mer. Le permis d'exploration de Total (devenu TotalEnergies en 2021) au large de la Guyane avait expiré le 1er juin 2019 sans résultat probant, fermant alors la porte à une éventuelle industrie pétrolière locale.
Le texte fait l'objet d'un désaccord interne au gouvernement mais au Sénat, la proposition de loi a été approuvée en commission. "Je considère qu'on ne peut pas, depuis la métropole, empêcher la Guyane ou les outre-mer d'envisager leur propre développement", a affirmé la semaine dernière à l'AFP le sénateur Horizons Vincent Louault, rapporteur du texte.
"Quand les Guyanais voient le Brésil se développer juste à côté d'eux et se demandent pourquoi ils ne pourraient pas, eux aussi, en bénéficier, il faut les comprendre. Il faut être capable d'entendre leurs doutes", a-t-il ajouté.
Plusieurs ONG - les Amis de la Terre France, Surfrider Foundation Europe, le Réseau Action Climat et Greenpeace France - s'opposent toutefois à ce texte, y voyant un "contresens climatique", "un risque environnemental majeur pour des territoires déjà exposés" et "une absurdité économique".
"Si la situation économique et sociale des territoires ultramarins est alarmante, en particulier en Guyane et à Mayotte, présenter l’exploitation des énergies fossiles comme une solution relève d’une promesse trompeuse et irresponsable", ont alerté ces associations dans un communiqué.
Comme pour leur donner raison, la compagnie pétrolière publique brésilienne Petrobras a annoncé début janvier qu'une "perte de fluide" avait contraint à interrompre les opérations de forage au large d'Oiapoque, tout en assurant que ces pertes ne constituent pas un danger pour l'environnement.
Y.Kobayashi--AMWN