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A la frontière, Narva l'estonienne, sa minorité russophone et la menace russe
Les deux forteresses se toisent de chaque côté du fleuve séparant l'Estonie de la Russie. A Narva, ville écartelée entre la crainte du puissant voisin et sa population russophone, le "pont de l'Amitié" reliant les deux berges enneigées est dorénavant hérissé de barbelés et d'obstacles antichars.
"Le nom est un peu ironique", commente le chef régional des garde-frontières estoniens, Eerik Purgel, en suggérant de rebaptiser l'ouvrage.
Là où les automobilistes faisaient la queue pour franchir le fleuve Narva et faire du shopping ou rendre visite à des proches de l'autre côté de la frontière, plus aucun véhicule ne passe. Seuls quelques piétons, certains traînant de lourds chariots de courses ou valises, le traversent désormais.
Depuis l'invasion russe de l'Ukraine en février 2022, ce point de passage offre un condensé du face-à-face entre un pays de l'Union européenne membre de l'Otan et la Russie.
Les Russes multiplient les provocations aux alentours de cette petite ville d'Estonie, ancienne république soviétique devenue membre de l'UE et de l'Otan, dénonce Tallinn. Et une partie de ses quelque 50.000 habitants craint d'être la prochaine cible de Vladimir Poutine.
- "Nous sommes prêts!" -
Jelissei Soloviev, 18 ans, membre de l'organisation de défense bénévole Kaitseliit, se prépare au scénario le plus redouté: la prise par la Russie de cette ville frontalière à la forte minorité russe.
Dans son uniforme et passe-montagne camouflage, le jeune homme, qui a appris à creuser des tranchée et à tirer, le clame: "Nous sommes prêts à défendre notre pays, nous n'avons pas peur".
Au printemps 2024, des gardes-frontière russes ont retiré les bouées délimitant la frontière sur le fleuve à Narva. En décembre dernier, trois autres sont passés brièvement côté estonien, suscitant de nouvelles interrogations sur leurs intentions.
"Ici, aux marches de l'Europe, la guerre se ressent différemment", fait valoir la maire Katri Raik depuis l'hôtel de ville, joyau architectural du XVIIe siècle restauré, planté au milieu de ternes immeubles de l'ère soviétique.
"Nous voyons la Russie de l’autre côté de la frontière tous les jours." Et "nous nous demandons tous ce qui va arriver ensuite", confie-t-elle à l'AFP, derrière la façade de l'édifice où flotte le drapeau jaune et bleu de la ville, miroir inversé de celui de l'Ukraine.
Alors le long de ses 340 kilomètres de frontière avec la Russie, l'Estonie renforce ses défenses, comme le font la Lettonie et la Lituanie voisines.
Le pays, doté d'une petite armée, peut si besoin déployer plus de 40.000 hommes pour se défendre, selon le ministère de la Défense. Quelque 2.000 hommes de pays alliés de l'OTAN y sont également déployés.
En parallèle, cet État balte cherche à effacer ce qui le rattachait à la Russie.
Quitte à adopter des mesures controversées, comme l'abrogation du droit de vote aux élections locales aux ressortissants russes ou l'imposition depuis 2024 de l'estonien comme langue unique d'enseignement dans les écoles, qui a durement touché nombre d'habitants de Narva.
- 95% de russophones -
Environ la moitié sont de nationalité estonienne, un tiers détiennent la citoyenneté russe et quelque 7.000 personnes, nées dans des républiques ex-soviétiques, sont apatrides depuis la chute de l'URSS en 1991.
Et 95% de la population a le russe comme langue maternelle, selon le recensement de 2021.
"C'est la période la plus difficile de notre histoire depuis environ quarante ans", fulmine Mihhail Stalnuhhin, président du conseil municipal et figure de proue des russophones de la ville, qu'il estime maltraités par les autorités.
"A cela s'ajoute le discours constant sur la guerre, la guerre, la guerre... Les gens vivent une situation morale, économique et sociale très difficile", explique-t-il, évoquant l'envolée des factures d'énergie et le taux de chômage élevé. Une situation endémique dans cette région frappée par le déclin démographique et industriel, qui s'est aggravée depuis que les liens sont rompus avec la Russie.
Ici, certains habitants ne parlent que le russe, regardent la télévision contrôlée par Moscou et sont nostalgiques du passé soviétique.
"Nous, russophones, sommes discriminés", lâche une quinquagénaire croisée dans la ville sous couvert d'anonymat, par crainte de représailles.
Moscou s'affiche en défenseur de cette minorité, vilipendant la "folie russophobe croissante de l'Estonie" et les politiques "néo-nazies" des autorités. Dans un rapport publié en décembre sur les violations des droits des Russes vivant à l'étranger, le ministère russe des Affaires étrangères s'inquiète également du sort des apatrides en Estonie.
Les autorités estoniennes réfutent ces accusations.
Apatride, dont trois des quatre enfants sont estoniens, Olga Kolesnikova, boulangère de 64 ans, dit ne pas se sentir "défavorisée".
L'ouvrier du bâtiment Alexandr Gruljov, 59 ans, envisage, lui, de renoncer à sa citoyenneté russe.
- "Comme dans le Donbass" -
Des réformes comme l'interdiction aux citoyens russes en Estonie de voter aux élections locales sont à courte vue et constituent "une porte d’entrée parfaite pour la propagande russe", relève cependant le politologue allemand Carlo Masala, professeur à l'université de la Bundeswehr.
"Comme dans le Donbass, la Russie peut arguer que les droits de ses minorités vivant à l'étranger sont menacés, ce qui lui fournirait une raison de les protéger, si nécessaire, par des moyens militaires", explique-t-il à l'AFP.
Dans son ouvrage "La guerre d'après: la Russie face à l'Occident", Carlo Masala imagine un scénario dans lequel des troupes russes s'emparent en 2028 de Narva, en quelques heures, aidées par une partie de la population locale préalablement approvisionnée en armes, afin de tester la solidité de l'article 5 de l'Otan qui oblige les alliés à assister un État membre agressé.
La ville ressemble aujourd'hui à une "forteresse", et "cela rendrait une action militaire bien plus difficile qu'elle ne l'aurait été il y a quelques années", tempère Carlo Masala.
Toutefois, plusieurs autres villes hébergeant d'importantes communautés russes sur le flanc oriental de l'Otan, comme Kirkenes en Norvège ou Daugavpils en Lettonie, pourraient être vulnérables face à un tel scénario.
"L'une des questions fondamentales que les Estoniens se posent à propos de la minorité russophone est celle du patriotisme et de la loyauté. Soutiendront-ils le pays en cas de guerre, possiblement contre la Russie?", interrogeait en 2023 une étude européenne publiée sur la minorité russophone du pays.
Selon cette étude menée par la Fondation allemande Friedrich-Ebert et le centre de recherche estonien Turu-uuringute, 65% des russophones d'Estonie se disaient "plutôt ou certainement patriotes de l'Estonie", contre 28% affirmant "plutôt ou certainement ne pas l'être".
Tour à tour sous domination danoise, allemande, russe, suédoise et estonienne au fil de son histoire, Narva, en grande partie détruite pendant la Seconde Guerre mondiale et que l'on pourrait prendre pour une ville russe, lutte encore avec son identité.
Trente-cinq ans après l'indépendance du pays, nombre d'habitants se sentent pris entre deux mondes, constate Vladimir Aret, hôtelier et conseiller municipal de 32 ans.
"Je suis Européen, mais nous plaisantons parfois en disant que nous ne savons pas très bien ce qu'est une mère-patrie", confie-t-il.
Sur le "pont de l'Amitié", où flottent les drapeaux estonien, de l'UE et de l'Otan, le garde-frontière Eerik Purgel promet une défense féroce "au péril de nos vies" si les Russes tentaient une incursion.
M.Thompson--AMWN