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Depuis l'Iran en guerre, le long périple des routiers vers l'Irak
Il saute de son camion en se frottant les mains pour les réchauffer. Reza peste contre ce long trajet qui l'a contraint à plus de 300 km de détour pour franchir un des rares postes-frontières ouvert entre l'Iran en guerre et le Kurdistan irakien.
Originaire de la petite ville de Piranshahr, dans le nord-ouest de l'Iran, il roule d'ordinaire une vingtaine de minutes pour atteindre le point de passage de Haji Omeran, fermé depuis le début des frappes israélo-américaines sur l'Iran, le 28 février.
"J'ai attendu cinq nuits, il n'a jamais ouvert", confie-t-il à l'AFP mercredi sur le parking, côté irakien, d'un autre poste-frontière plus au sud, Bashmakh, qui relie le territoire iranien au Kurdistan autonome d'Irak.
Comme ses pairs, Reza a choisi un prénom d'emprunt pour répondre aux questions.
"Même entre eux ils se méfient", souffle le gérant du vaste parking.
Ici patientent une vingtaine de camions seulement, contre des centaines en temps normal. Même si "la route est tout à fait calme", rapporte Reza.
Il n'a pris aucune disposition particulière pour protéger son domicile, pas même ses vitres. Ses deux épouses et les trois fils sont d'ailleurs à la maison, l'aîné de 22 ans au chômage.
D'après lui, ce sont surtout les "installations militaires" qui sont ciblées.
L'eau, l'électricité, le gaz fonctionnent et le téléphone aussi, mais "uniquement pour les connexions locales", comme l'intranet, souligne Reza.
Depuis le début des frappes israélo-américaines, plus de 1.200 personnes ont été tuées en Iran, dont environ 200 femmes et 200 enfants de moins de 12 ans, selon le ministère de la Santé.
Dans un pays à l'économie déjà asphyxiée depuis des années par des sanctions internationales, la guerre a mis un stop aux exportations: les camions qui partaient du nord ne descendent plus vers Téhéran ou Bandar Abbas, grand port iranien du sud, constate Reza.
Les prix ont baissé, "sauf pour le poulet", dit Akbar Jafari, 37 ans, qui vient de Kermanshah, à cinq heures de route.
Il a préféré envoyer sa femme et son fils de sept ans chez son beau-père à la campagne dès les premières frappes: "les problèmes sont au centre-ville".
- "Sérieux ennuis" -
D'ailleurs, enchaîne-t-il, "les bassidji (milice) ont abandonné les barrages routiers qu'ils avaient installés en ville après les manifestations pour Mahsa Amini", dit-il, en référence à la jeune femme Kurde décédée en 2022 après son arrestation pour un voile mal ajusté.
"Et le soir, ils quittent leurs postes par peur des bombardements", renchérit-il.
C'est une vie au ralenti qui s'est instaurée peu à peu avec les écoles fermées depuis le début des frappes, qui ne rouvriront qu'après les vacances à l'occasion de Norouz, le Nouvel An persan célébré à partir du 21 mars.
Akbar et Reza ont déjà renoncé à célébrer cette importante fête: après la mort du guide suprême de la République islamique Ali Khamenei, tué au premier jour de la guerre, le pouvoir a décrété 40 jours de deuil.
"Celui qui fêterait Norouz aurait de sérieux ennuis", affirme Reza.
Le routier fait signe néanmoins que la mort du guide "ne change rien" à sa vie. "Nous ce qu'on veut, c'est quelqu'un qui serve vraiment le peuple".
Et même s'il voudrait "que la guerre s'arrête, il n'y a que les Américains pour changer le régime" estime-t-il, évoquant la sanglante répression des manifestations de janvier qui a fait plusieurs milliers de morts, selon des ONG.
"Pour être honnête, les premiers jours, les gens avaient très peur des bombardements mais on s'habitue: les jets passent tout le temps, de jour comme de nuit, mais c'est comme voir un oiseau traverser le ciel", estime Zaheed.
Sa ville de Mariwan, à 30 km du poste-frontière de Bashmakh, a été bombardée et plusieurs civils ont été touchés. Quatre sont morts, relate ce gaillard de 37 ans.
"Au début beaucoup de gens sont partis, mais depuis ils sont revenus", relativise-t-il.
Sa femme continue pourtant de partir chez son père au village avec leurs enfants de cinq et dix ans dès qu'il prend la route: "Elle a peur quand je pars".
Malgré tout, tient-il à souligner en remontant dans sa cabine, "on vivait bien dans notre ville, avant".
C.Garcia--AMWN