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Dans l'agriculture, le parcours des combattantes
Dans les champs comme dans les étables, "on est complètement invisibilisées": face aux inégalités persistantes dans un univers encore très masculin, des femmes s'engagent pour défendre leur place durement gagnée dans l'agriculture.
"Il est où le chef ?": Élodie Lac a entendu la question plusieurs fois sur son élevage de volailles du Lot. De même que l'exploitante agricole Dominique Raud dans sa ferme reculée de Haute-Garonne, y compris dans la bouche d'une femme.
Sur son verger de noyers et d'amandiers, Bérengère Viltard explique à l'AFP qu'on l'appelle "princesse tracteur" parmi les voisins agriculteurs, "parce que j'ai les ongles faits et que je suis tout le temps correctement habillée".
Cheveux tirés et boucles d'oreilles, cette mère célibataire de 34 ans, récemment installée à Payrignac (Lot), dénonce "les rivalités", "le machisme" et l'absence de "main tendue" à la gent féminine dans le milieu agricole, dont elle est pourtant issue.
À la mort de sa mère, il y a six ans, la jeune femme, alors secrétaire médicale dans un laboratoire à Nice, décide de se reconvertir et de reprendre l'entreprise familiale.
Bac pro en maraîchage, formation de technicienne trufficole pour se diversifier, puis démarches sans encombre avec la chambre d'agriculture. Auprès d'un collègue cultivateur, elle apprend aussi "la mécanique, à nettoyer le broyeur", pour ne pas "dépendre d'un mécano"... "Ils ont appelé mon père pour savoir si j'étais lesbienne", confie la cheffe d'entreprise.
- "Dans l'ombre" -
"En tant que femme, on vous met des bâtons dans les roues pour un oui ou pour un non", abonde sa voisine sexagénaire, Françoise Dufrene, qui, mariée à 19 ans, a travaillé pendant trois décennies "dans l'ombre" de son mari, avec sa belle-mère au foyer.
C'est à la mort de son mari qu'elle s'est "enfin sentie quelqu'un": "C'est fou, mais il me semble que j'ai commencé à exister à ce moment-là." Avant son décès il y a quatre ans, "j'étais la femme de Jacques", confie-t-elle, "on ne me voyait pas, alors que j'étais partout" à ramasser le tabac, les asperges, à soigner les 150 veaux, à gérer la comptabilité...
"C'est vrai qu'on a tendance à penser que l'agriculture est un domaine très patriarcal et parfois machiste même", renchérit Dominique Raud, en pelant les légumes pour la soupe dans l'obscurité de sa ferme à Herran (Haute-Garonne).
"Mais il y a du mieux, toutes les femmes que j'ai rencontrées, c'étaient quand même elles qui menaient la danse", estime l'éleveuse de 48 ans, vice-présidente de la Coordination rurale (CR) de Haute-Garonne.
Au niveau national, un plan gouvernemental présenté en février vise à "favoriser la place des femmes dans l'agriculture", alors que celles-ci ne représentent que 29% des actifs agricoles, et seulement un quart des chefs d'exploitation, selon le ministère de l'Agriculture.
En outre, 17% des agricultrices ont encore le statut de "conjointes ou parentes" du chef d'exploitation, ce qui limite fortement leurs droits à la retraite.
"On est complètement invisibilisées", fustige Kyria Gay, maraîchère de 35 ans, qui se bat dans les manifestations et sur les réseaux sociaux pour "visibiliser les paysannes".
Les agricultrices "travaillent avec acharnement et au final, on a moins que le minimum vieillesse", s'insurge la trentenaire, qui dirige avec son mari une exploitation à Montjoie-en-Couserans (Ariège) mais "survit grâce au restaurant fermier".
- "Double peine" -
Le métier d'agriculteur, c'est déjà "compliqué pour arriver à en vivre mais pour le coup, pour une dame, c'est un parcours de combattante", abonde Élodie Lac, 41 ans, qui a installé son élevage de 4.000 poulets bio il y a quatre ans à Cézac (Lot).
Pour l'instant, "impossible d'arriver à sortir un Smic, je fais femme assistée", dit en souriant cette épouse et mère de famille.
Avec leur élevage de chèvres et de vaches, Mme Raud et son mari gagnent à peine 600 euros par mois à deux, avec deux enfants à charge.
À la CR, l'exploitante a créé un groupe de femmes "pour échanger les tuyaux" sur la retraite, la protection sociale ou encore le niveau de vie.
Car pour les agricultrices, c'est souvent la "double peine" dans un monde rural sinistré qui tente de faire entendre son "mal-être", ajoute la syndicaliste parlant de son "impression d'être David contre Goliath".
Le bonnet jaune de la CR vissé sur la tête, elle admet avoir - par le passé - songé au suicide: "Je savais avec quelle corde et à quel endroit de la chèvrerie, mais je ne savais pas quand."
L.Miller--AMWN