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Ukraine: à Bakhmout, les "soldats à usage unique" des forces Wagner
"Là-bas, c'est l'horreur. Le sol est noir comme de l'asphalte, tout est retourné (...), il y a des corps partout": "là-bas" désigne la ligne de front à Bakhmout, ainsi décrite à l'AFP par un soldat ukrainien.
"C'est la guerre privée de Prigojine", poursuit le militaire nommé Eugène, dit "Gym", 38 ans, membre de la garde nationale.
Tout autour du tunnel en béton sous lequel il s'est abrité, à un kilomètre de la ligne de front, des obus ou roquettes russes volent à intervalles réguliers.
A Bakhmout, petite ville de l'est de l'Ukraine, sur laquelle la Russie continue étrangement de pousser, alors même qu'elle recule ailleurs, c'est Evguéni Prigojine, le patron des forces Wagner, qui est à la manœuvre.
Et l'oligarque russe, réputé proche de Vladimir Poutine mais qui affiche des ambitions politiques personnelles croissantes, semble prêt à tout pour remporter ce trophée militaire.
Utilisés depuis plusieurs semaines principalement en première ligne, et surtout la nuit, ces ex-détenus servent d'"appâts humains", selon plusieurs témoignages de soldats ukrainiens recueillis par l'AFP à Bakhmout.
- "Numéro de ta prison" -
"Ca commence vers 18H00, quand il fait sombre", témoigne Anton, dit "Poliak", 50 ans, membre de la 93e brigade ukrainienne, en repos depuis une blessure.
"Ces soldats sans expérience sont envoyés sous nos balles, pendant plusieurs minutes et ils y restent", témoigne-t-il. Selon lui, jusqu'à 7 ou 8 commandos dits "de diversion" peuvent ainsi être envoyés sur une position en une seule nuit.
"Leur boulot est d'avancer dans notre direction pour que l'on tire sur eux et qu'ils puissent alors nous localiser", décrypte Sergii, dit "Tanthon", major dans la 53e brigade des forces ukrainiennes, depuis les abords de la ligne de contact.
"Ensuite, ils envoient l'artillerie ou d'autres commandos plus expérimentés sur nos positions", poursuit-il.
La plupart des combattants russes tombent sous les munitions ukrainiennes et, plus rarement, certains, seulement blessés, sont capturés.
Le matin même, Tanthon a retrouvé vivant l'un de ces combattants de Wagner, des anciens taulards venus par régiments et appelés par les Ukrainiens "soldats à usage unique".
"Dans un sens il a de la chance, car il est encore en vie, la plupart de ses camarades ont été tués", commente le soldat.
Dans une vidéo qu'il a tournée et datant du jour même - ce que l'AFP a pu authentifier -, on peut voir le captif russe couché sur le sol d'une pièce, blessé à la main droite et à la jambe gauche.
Il est interrogé par le major ukrainien.
- "Quel est le numéro de ta prison ?", demande-t-il.
- "C'est Kopeika" (le pénitencier correctionnel numéro 1 situé à Voronej, dans l'ouest de la Russie), répond le mercenaire russe.
Ce dernier indique ensuite avoir rejoint Wagner il y a un mois, et avoir reçu un entraînement rapide, dans trois lieux différents, dont le dernier était à Lougansk.
Tous ceux qui étaient avec lui étaient des "taulards" recrutés par le groupe Wagner, explique le captif.
- "Je vous sors d'ici" -
Ce groupe paramilitaire, qui a émergé en 2014 en Ukraine, est suspecté depuis des années par les Occidentaux de mener les basses oeuvres du Kremlin sur différents théâtres d'opération, de la Syrie en Centrafrique. Moscou a toujours démenti.
La société privée est composée en partie de mercenaires endurcis sur des théâtres extérieurs, mais aussi de militaires russes professionnels passés côté Wagner car ils sont mieux équipés et mieux payés que dans l'armée, ainsi que de recrues sans expérience, et sorties de prison.
Evguéni Prigojine a reconnu seulement le 26 septembre dernier en être le fondateur, mettant fin à des années de rumeurs.
Quelques jours avant, une vidéo avait émergé le montrant - selon toute vraisemblance - en train de recruter des détenus d'un établissement pénitentiaire russe, pour les envoyer en Ukraine.
Face à des détenus en rang d'oignons, il y détaille ses exigences et leur donne quelques minutes pour se décider: il veut des hommes entre 22 et 50 ans, en "bonne forme physique", tout en précisant qu'il fera attention aux condamnés pour crimes sexuels et aux toxicomanes.
"Moi, je vous sors d'ici vivants ! Mais je ne vous restitue pas toujours vivants. Eh bien, les gars, avez-vous des questions ?", conclut-il.
Son groupe de restauration, Concord, n'a ni confirmé ni infirmé l'origine de cette vidéo.
- Obsession -
Pour Moscou, ces opérations de recrutement sont un aveu d'échec, au moment où son armée est en difficulté sur plusieurs fronts ukrainiens et que la mobilisation annoncée de 300.000 Russes a ébranlé le pacte de confiance national.
Pour combattre à Bakhmout, le patron de Wagner aurait réussi à recruter en prison jusqu'à "2.000" détenus, selon une déclaration du président ukrainien Volodymyr Zelensky, le 16 octobre.
Mais pourquoi Evguéni Prigojine a-t-il fait de la petite ville minière du Donbass ukrainien une telle obsession ?
Selon les experts militaires, cette poussées sanglante sur la localité (de 70.000 habitants avant la guerre), qui a perdu tout intérêt stratégique depuis le retrait des Russes d'Izioum, ne semble plus répondre à aucune logique militaire.
"Les Russes s'y épuisent sans réussir à envelopper ou détruire des positions majeures de l'ennemi", analyse pour l'AFP Mykola Bielieskov, chercheur à l'Institut national de recherche stratégique.
Le colonel à la retraite ukrainien Sergei Grabsky estime que "techniquement, la Russie peut capturer Bakhmout, mais pas dans un avenir proche", et qu'il s'agirait d'une "victoire à la Pyrrhus", obtenue au prix de pertes si lourdes pour le vainqueur qu'elle équivaudrait quasiment à une défaite.
- Incurie -
Au-delà du trophée militaire, Evguéni Prigojine semble de plus en plus intéressé par une plateforme politique, s'affirmant comme chef de guerre face à l'incurie des généraux russes.
Le 19 octobre, l'oligarque a annoncé s'être lancé dans la construction d'une "ligne Wagner", une "ligne Maginot" hérissée de "dents de dragons" anti-chars, comme lors de la Première Guerre mondiale, censée maintenir les troupes ukrainiennes à distance des territoires occupés de la région de Lougansk.
Un projet symbolique aux contours flous, censé asseoir son narratif de défenseur ultime du territoire national, fustigeant les "bureaucrates-ennemis" de Moscou qui ne le soutiennent pas, ceux dit-il qui "changent sans cesse de scénario depuis février".
"Les troupes russes sont à la défense et il se met en scène à l'offensive, c'est son intérêt principal: transformer cette bataille en influence politique, donc en argent", explique l'analyste ukrainien Mykola Bielieskov.
Pour Nestor, un soldat ukrainien de la 53e brigade, engagé sur ce front sanglant, Evguéni Prigojine, qui a servi un temps de fournisseur aux cuisines du Kremlin, a "gagné son surnom de cuisinier de Poutine".
"Il transforme 1.000, 2.000, 3.000 soldats en chair à canon", lâche le combattant.
Le nombre de recrues russes tombées au front de Bakhmout est inconnu.
Le conseiller de la présidence ukrainienne, Oleksiy Arestovytch, a estimé "dans une fourchette basse", qu'il s'agissait de l'équivalent d'une compagnie par jour, soit 100 à 200 hommes.
P.Santos--AMWN