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Au Kosovo, une dépendance au charbon qui tue
Dans la petite localité d'Obilic, plantée entre deux centrales thermiques au charbon qui fournissent l'essentiel de l'électricité consommée au Kosovo, des habitants affirment qu'aucune famille n'a échappé au cancer.
Le fils adolescent de Jovan Zivic, patron d'un modeste café au bord d'une route qui mène vers l'une des centrales, a été emporté par un cancer en 2010. Son épouse est décédée quatorze ans plus tard. Et beaucoup de ses clients racontent des histoires similaires, dit-il.
"Il n'y a pas une seule famille qui n'a pas été touchée", affirme M. Zivic dans son café, dont un mur est orné d'une photo de son fils.
A quelques centaines de mètres de là, une haute cheminée crache des panaches de fumée brunâtre.
Situées à une dizaine de kilomètres du centre de la capitale kosovare, Pristina, les deux centrales, "Kosova A" et "Kosova B", brûlent du lignite, charbon de la plus mauvaise qualité et le plus polluant, extrait sur place. La première a été mise en service dans les années 1960, la seconde vingt ans plus tard.
En raison d'une pollution persistante, le Parlement du pays a désigné Obilic comme "zone environnementale en danger".
Ses habitants signalent de nombreux problèmes de santé, mais faute d'un registre national de cancers, il n'est pas possible de faire une étude fiable pour savoir si l'incidence y est plus importante que dans d'autres régions.
- Plus de poussière que de pain" -
Brahim Gashi, mécanicien à la retraite qui a perdu son frère des suites d'un cancer de la gorge, dit que les habitants n'ont pas besoin de statistiques pour savoir que l'air qu'ils respirent est dangereux.
"Tout le Kosovo est approvisionné en électricité d'ici. Nous en avons profité, mais ça nous a aussi fait autant de dégâts", explique cet homme maladif de 68 ans.
Safet Haziri, 63 ans, a travaillé pendant plusieurs décennies dans ces centrales de la Corporation énergétique du Kosovo (KEK), société gouvernementale.
Il y a supervisé les convoyeurs de charbon qui alimentent les générateurs, respirant une poussière et des gaz qui lui "brûlaient la gorge".
Ce père de famille a subi l'ablation d'une partie du côlon à cause d'un cancer et n'a pas pu retourner au travail.
"J'ai avalé plus de poussière que de pain", dit cet homme, en montrant, dans le salon de sa maison, la poche de recueil des selles fixée sur son ventre.
Selon le syndicat des employés de la KEK, les maladies chroniques sont très répandues parmi les anciens.
En 2021, 35 employés de l'entreprise, sur 3.300 environ, sont décédés, précise le vice-président du syndicat, Nexhat Llumnica, en citant les données officielles.
"La plupart de ces personnes souffraient de maladies graves, notamment de cancers. Cela ne peut pas être une simple coïncidence."
- "Trop tard" -
L'entreprise n'a pas répondu aux sollicitations de l'AFP.
Selon les données officielles de surveillance de la pollution de 2025, la concentration moyenne annuelle de particules fines dans l'air était à Obilic plus de deux fois supérieure au seuil recommandé par l'Organisation mondiale de la santé (OMS).
Le gouvernement kosovar a investi ces dernières années des millions d'euros pour réduire la pollution des centrales, mais le pays n'arrive pas à maîtriser la pollution atmosphérique, selon le dernier rapport de la Commission européenne.
L'institut national de santé publique a exhorté en avril les autorités à adopter des "mesures urgentes" pour réduire la pollution provenant des centrales.
Quelques semaines plus tard, le procureur général Zejnulla Gashi a annoncé l'ouverture d'une enquête pénale visant les deux installations, soupçonnées de "contamination, dégradation et destruction de l'environnement".
"C'est la première affaire de ce genre traitée par le système judiciaire" du Kosovo, a-t-il déclaré à l'AFP.
Pour Safet Haziri, cette enquête n'apporte guère un réconfort.
"C'est comme à l'époque où il n'y avait pas de masques à KEK. Quand on nous les a finalement donnés, c'était déjà trop tard, après tout ce que nous y avons respiré", déplore-t-il.
Pour les habitants d'Obilic, dont une bonne partie travaillent pour les centrales, le choix est simple: partir ou vivre avec la pollution, résume Jovan Zivic. Dans son quartier, sur environ 200 maisons, "une sur trois est vide" car "les gens partent".
Mais ce n'est pas ce qu'il envisage: "Mon épouse et mon fils ont été enterrés ici. Je serai enterré à côté d'eux."
M.Fischer--AMWN