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En France, l'arrivée d'énormes centres de données bouscule les territoires
Plébiscités par certains, décriés par d'autres, les centres de données géants, usines numériques du XXIe siècle, vont massivement se déployer dans l'Hexagone à la faveur d'une politique d'attractivité sur fond de compétition internationale pour l'IA générative, au risque d'alimenter les tensions sur le terrain.
Un an après une première salve de 109 milliards d'euros d'investissements dans l'IA, la France a engrangé la semaine dernière une nouvelle moisson de 93 milliards d'euros, tirée par les projets de giga data centers dans les Hauts-de-France.
Le gouvernement avait estimé en janvier que la puissance électrique recherchée par les projets de ce type atteignait 28,6 GW - soit près de la moitié du total de la puissance nucléaire aujourd'hui installée en France - dont 5,8 GW déjà sécurisés par un site et faisant l'objet d'engagements de raccordement.
"On assiste à une fuite en avant sur l'implantation des centres de données, sans réelle stratégie autre que de reproduire le gigantisme du modèle américain", déplore Lou Welgryn, coprésidente de Data for Good, une association qui plaide pour un "numérique d'intérêt général".
Selon l'Agence de la transition écologique (Ademe), les usages numériques des Français pourraient faire quadrupler la consommation électrique des data centers d'ici 2035.
Un changement d'échelle doublé d'un saut technologique pour accompagner l'essor de l'intelligence artificielle et l'explosion des besoins en stockage de données.
Mais sur le terrain, l'accueil est parfois réservé, voire franchement hostile. Selon le collectif marseillais "Le nuage était sous nos pieds", une trentaine de groupes d'opposants seraient aujourd'hui mobilisés.
Aux Pennes-Mirabeau, commune de 23.000 habitants située à deux pas de Marseille, l'opérateur japonais Telehouse compte implanter "Cézanne", un data center de 70MW.
Philippe Chabeaudy fait partie des habitants qui, en 2016, y ont échappé à un feu dévastateur.
"Le choix d'implantation est incompréhensible. Pour refroidir les serveurs, le data center va rejeter l'équivalent de la chaleur produite par 70.000 chauffages électriques de 1.000 watts alors qu'il se trouve à 85 mètres d'une pinède", souligne-t-il, craignant le risque d'incendies.
- Extension géographique -
Jusqu'ici concentrés en Île-de-France, à Marseille ou dans le Nord, les projets s'étendent géographiquement.
"Avec la vague des data centers liés à l'IA, il n'y a pas forcément besoin d'être proche des métropoles pour entraîner des modèles et on voit arriver des projets de plusieurs centaines de mégawatts sur des sites de plusieurs dizaines d'hectares, souvent en zone rurale ou périurbaine, avec des émissions carbone qui viennent contrecarrer les stratégies environnementales locales", observe l'urbaniste Cécile Diguet.
Si l'électricité française est décarbonée à 95%, les data centers disposent, en cas de panne, de groupes électrogènes de forte puissance alimentés notamment au gazole, particulièrement polluant.
Dans l'Indre, le maire DVD de Châteauroux Gil Avérous accueille lui avec enthousiasme le possible premier centre de données détenu en propre par Google en France.
"Les données, on les produit, qu'on le veuille ou non, elles seront stockées quelque part. Pour nous ce sera l'occasion de renforcer notre desserte électrique et de permettre l'implantation de nouvelles industries", argumente l'ex-ministre.
Un investissement de 300 millions d'euros pour RTE, gestionnaire du réseau haute tension, qui devrait construire 90 kilomètres de ligne électrique.
- "Législation permissive" -
Mais pour l'élu régional écologiste Jérémie Godet, ce projet de 195 ha, l'équivalent de "279 terrains de football", n'est "pas compatible avec la transition écologique", d'autant que "la puissance d'1,2 à 1,3 GW attendue représente plus que la consommation électrique de l'Indre en un an".
Il pointe aussi la "contradiction majeure" à vouloir "construire la souveraineté numérique en accueillant Google à bras ouverts".
Elus et habitants ont aussi parfois l'impression d'être trop tardivement informés d'un projet, ce qui favorise les recours.
A Wissous (Essonne), trois associations bataillent en justice contre le "saucissonnage" artificiel d'un vaste data center, destiné selon elles à contourner la règlementation environnementale.
"L'impulsion politique très forte pour attirer les investissements se traduit par une législation de plus en plus permissive", juge Maxime Colin, de France Nature Environnement Île-de-France, pour qui de récents décrets retirent aussi des possibilités d'information du public.
Pour Michaël Reffay, délégué général de l'association France Datacenter, "il n'y a jamais eu de volonté de la filière de forcer la main des élus, qui sont très désireux d'accueillir des milliards d'investissements". Un data center est selon lui "bien moins contraignant qu'une usine de méthanisation et EDF en a besoin comme relais de croissance".
Mais pour Maxime Efoui-Hess, du Shift Project, la trajectoire suivie "revient à "prioriser l'électricité pour les centres de données alors même que d'autres usages comme les véhicules électriques sont appelés à se développer".
D.Sawyer--AMWN