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"Bookmakers", le podcast qui "soulève le capot de la littérature"
Comment naissent les livres ? Le podcast "Bookmakers" sur Arte Radio soumet à la question de grands noms de la littérature au cours d'entretiens-fleuve qui "soulèvent le capot" de l'écriture et mettent les auteurs à rude épreuve.
Le Canado-Haïtien Dany Laferrière a eu le sentiment d'être "en garde à vue avec un psy", le prix Goncourt français Nicolas Mathieu d'être confronté au commissaire "Maigret de l'interview littéraire", tandis que Nancy Huston est sortie "épuisée" de ses six heures d'entretien avec Richard Gaitet, producteur de ce podcast qui souffle sa cinquième bougie.
"C'était une très bonne fatigue", précise à l'AFP la romancière franco-canadienne. "Parce que le talent de Richard, c'est de poser, non pas exactement les questions auxquelles vous avez toujours voulu répondre, mais celles, inattendues, qui vous obligent à faire intérieurement une petite danse".
Pour Richard Gaitet, 43 ans, lui-même romancier, ce temps long est autant une marque de fabrique que de respect pour la chose littéraire.
"Je ne crois pas que, pour les écrivains et les écrivaines, il faille faire des petits formats sympas qui détournent de l'essentiel et endorment les gens. Ca ne rend pas justice à l'écriture", dit à l'AFP l'ex-producteur de Radio Nova à la longue tignasse blond vénitien, prolongée par d'épais favoris.
Qu'il accueille, hors de toute promo, le romancier Daniel Pennac, l'essayiste Mona Chollet ou l'auteur de science-fiction Alain Damasio, Richard Gaitet s'astreint à une même discipline : six semaines de plongée en apnée dans l'oeuvre de son invité(e) dont il ressort, repu et fourbu, "avec 35 pages de questions en caractère 14".
Une forme d'interrogatoire que ne renierait pas son père, ancien enquêteur de la police judiciaire.
C'est ce qu'il en coûte pour "soulever le capot de la littérature, regarder comment s'organisent le moteur, les turbines", énumère le producteur radio, dont les entretiens marathon sont réduits au montage à environ deux-trois heures et découpés en trois épisodes.
S'y révèlent les coulisses de la création littéraire, les petits rituels, les superstitions, les mots qui reviennent trop souvent dans les manuscrits et certaines blessures intimes.
Dans un "Bookmakers" de 2022, les larmes avaient ainsi soudainement submergé Lydie Salvayre, prix Goncourt 2014, à la lecture d'un passage de "Sans famille" d'Hector Malot (1878), que cette fille de réfugiés espagnols n'avait plus lu depuis ses 10 ans.
- "Maïeutique" -
"Richard arrive à créer une forme de maïeutique", salue auprès de l'AFP l'écrivaine jeunesse Marie Desplechin, qui a eu droit à son "Bookmakers" en 2021. "Il fait émerger quelque chose de l'écriture qui excède l'écriture, qui est de nature à intéresser des gens qui ne sont pas forcément de ce monde".
Richard Gaitet en parle comme d'un travail de "démocratisation", lui qui rejette le "mythe" du génie littéraire et n'a d'yeux que pour "le travail d'artisanat" de l'écriture.
Au risque assumé du snobisme, ce prisme sans concession lui fait négliger, dans son émission, les Marc Levy ou Guillaume Musso qui publient des best-sellers avec une régularité métronomique.
"La différence, c'est qu'ils fabriquent des produits de très grande consommation", tranche-t-il. "Si ça se vend à des millions d'exemplaires, c'est que ce sont des histoires de très grande consensualité, un peu comme du jambon sous vide".
Avec ses podcasts, ce natif de la région lyonnaise aspire à coller au plus près de la réalité de l'écriture.
"En fait, c'est une galère quotidienne de faire naître un texte, de le sculpter petit à petit avec ses doutes, avec la réalité d'une vie quotidienne et économique, de trouver son chemin dans le monde éditorial qui n'ouvre pas toujours ses portes aux singularités profondes", résume-t-il.
"Il sait que c'est du boulot parce qu'il le fait lui-même", relève Nancy Huston, que cette oeuvre de "démythification" a profondément séduite.
Avec plus de 100 épisodes de "Bookmakers" au compteur et d'autres à venir, Richard Gaitet espère constituer un "fonds patrimonial" dans lequel chacun peut, gratuitement, puiser pour se documenter sur le travail des écrivains.
"Il faut que ça soit toujours intéressant dans vingt ans, lance-t-il, parce que ce sont des gens trop précieux et trop rares."
J.Oliveira--AMWN