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"Racines du ciel" dans les savanes ivoiriennes: les éco-guerriers de la Comoé
Dans la savane ivoirienne le nom de Raphaël Matta sonne encore comme une légende. Plus de 60 ans après la mort de l'éco-guerrier français sous les flèches de braconniers, les gardes ivoiriens, aidés par un ancien soldat d'élite belge poursuivent son oeuvre dans le parc de la Comoé, un oeil sur les trafiquants, l'autre sur les jihadistes.
"Matta fut le plus grand garde de la Comoé, un peu son père fondateur", raconte Daouda Bamba, lieutenant de l'OIPR (Office ivoirien des Parcs et Réserves).
A la tête de son "unité mobile" d'une dizaine d'hommes, il patrouille au quotidien, dans la broussaille, pour défendre le parc de ses multiples prédateurs, braconniers et autres orpailleurs.
- "Cancer humain" -
Eléphants, lions, léopards, buffles, antilopes par milliers... la Comoé, d'abord connue comme la "Réserve de faune de Bouna", fut un éden pour les animaux et les touristes en safari.
Jusqu'au saccage des années 2000 lors de la crise politico-militaire ivoirienne, désastre écologique dont le parc commence à peine à se relever.
Redoutables chasseurs et souvent braconniers, les Lobis, communauté vivant aux abords de la réserve, l'appellent encore parfois "le parc Matta", relève le lieutenant Bamba, en souvenir du contractuel français qui y travailla pendant cinq ans jusqu'à sa mort en 1959, un an avant l'indépendance de la Côte d'Ivoire.
Une biographie, écrite par l'un de ses proches, décrit le Français comme "un maître de la brousse", un homme qui "s'est battu avec le courage et l'abnégation des guerriers antiques" et a "donné sa vie pour préserver du carnage quelques centaines d'éléphants".
L'ouvrage est préfacé par l'écrivain Romain Gary. "Je ne connaissais pas l'existence de Matta lorsque j'écrivais +Les Racines du Ciel+", y assure celui-ci à propos de son célébrissime roman, prix Goncourt 1956, qui raconte le combat d'un homme pour la nature sauvage africaine. "Je ne savais pas que mon Morel, le défenseur des éléphants et de l'Homme, existait vraiment".
"Matta est tombé en Afrique parce qu'il essayait de donner un coup d'arrêt à la monstrueuse destruction par le cancer humain des beautés terrestres", loue Gary dans sa préface.
- "La mare à Matta" -
Guidée par les gardes de l'OIPR, l'équipe de l'AFP, au terme d'une longue marche dans les hautes herbes sous une chaleur accablante, s'est rendue sur la tombe de Matta: perdue sous un arbre au coeur du parc, une grosse roche plantée vers le ciel et marquée d'une inscription noire "Matta Raphaël 1924-1959".
"C'est comme notre premier patron qui est couché là. Quand on passe à chaque fois, on lui rend hommage. On nettoie sa tombe", commente le lieutenant de l'OIPR.
A quelques pas, mangé par la brousse, un échafaudage de métal tient encore sur une dizaine de mètres de hauteur, dominant cette partie de la savane clairsemée.
Autrefois mare sacrée, "la mare à Matta", "sorte de plaine entre deux cordons boisés" où ce dernier venait, selon sa biographie, observer du haut de son mirador les bêtes qui venaient s'abreuver.
Le journal Le Monde évoque, en 1960, à l'occasion du jugement de ses meurtriers à Abidjan, les "circonstances mal connues" de l'assassinat du Français.
Il fut "assommé à coups de casse-tête par des guerriers lobis", son corps "ensuite criblé de flèches", alors qu'il était venu régler une querelle entre communautés dans un village.
"Ses ennemis étaient nombreux", rappelle sa biographie : "les braconniers lobis, chasseurs infatigables, pisteurs étonnants qui déciment des troupeaux entiers d'animaux sauvages (...)", mais aussi "chefs coutumiers, hauts fonctionnaires, agents électoraux, hommes politiques"...
"On a entendu à l'oreille cette histoire", confie Lazare Lanta, 50 ans, l'un des anciens de ce village où s'est rendu l'AFP, bled perdu dans la brousse et toujours sans électricité.
"On ne sait pas exactement comment il est mort... Dans nos traditions, les parents ne racontent pas aux enfants les choses mauvaises", élude ce paysan, dans la courette de sa masure, envahie par les poules picorant les détritus.
- "L'autre Blanc du parc" -
Les années ont passé et un autre nom est désormais sur toutes les lèvres: tout juste retraité des para-commandos belges, Raynald Gilon a débarqué dans le coin en 1975 après avoir bourlingué dans tous les coins chauds de l'Afrique coloniale.
"L'autre Blanc du parc, c'est moi!", rigole le pimpant quasi-octogénaire. "Cinquante ans en Côte d'Ivoire! On était toujours fourré dans le parc; parfois des semaines, à marcher 30 à 40 km par jour et à courir après les braconniers", se souvient ce petit homme sec au verbe haut et bien tranché.
"Mon boulot, c'était défendre le parc, former les gardes gendarmes et chasser les braconniers. J'ai formé au moins 1.000 gardes, peut-être plus. A l'époque, il y avait plein de touristes. Les animaux pullulaient, c'était magnifique", se souvient avec nostalgie M. Gilon.
"Monsieur Raynald tendait des pièges aux braconniers, ils avaient trop peur de lui. Avec ses pisteurs, il tenait tout le parc", raconte Abdulaï Diomande, un ancien du village de Kafolo, jadis point d'attraction des touristes avec son "Safari Lodge" aujourd'hui délabré.
"Raynald, il a fait comme Matta", confirme Bakary, l'un de ses anciens pisteurs à fière allure et aux yeux gris. "A l'époque, pas de GPS. Quand Raynald allait dans le parc, ça chauffait".
"Les embuscades, les flèches empoisonnées... C'était un métier dangereux", confirme le vieux Belge. "Les braconniers étaient prêts à tout pour nous échapper, ils étaient très malins".
- Lion domestique -
A Kafolo, son lion domestique nommé Masaï, castré pour brider son agressivité, faisait sensation chez les clients du "Safari Lodge" au bord de la piscine.
Raynald a été décoré en 2001 comme Chevalier de l’ordre du mérite ivoirien, pour "30 ans de service dans la Comoé. Pas mal, hein?", lance le broussard avec un clin d'oeil.
A la retraite depuis 2019, après avoir formé un ultime contingent de gardes, il dirige désormais à la baguette le nouvel hôtel de Kafolo. Une troupe de corniauds a remplacé le lion domestique à ses côtés.
"On est soit-disant dans une zone rouge, ça freine l'arrivée des touristes", grogne-t-il. "Moi je n'ai jamais vu la trace d'un jihadiste dans le parc". "Ils sont de l'autre côté du fleuve", au Burkina, mais "on les a à l'oeil ici". "Qu'ils viennent, je les attends moi!", menace-t-il, mi-rigolard, faisant mine de braquer un fusil.
A 79 ans, celui qui se dit "toujours en grande forme", dit avoir eu "la belle vie dans la Comoé".
"On m'appelle encore la terreur des braconniers. Ils ne m'ont pas oublié les salopards. C'est vrai que je les ai secoués, moi, là-dedans", s'esclaffe l'éternel ranger.
A.Mahlangu--AMWN