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Au Gabon, la lutte pour faire vivre les bébés tortues marines
Elles tiennent dans la paume d’une main. Ces bébés tortues olivâtres viennent de sortir de leur nid sur une plage du Gabon. Il leur faut traverser 10 mètres de sable pour rejoindre l’océan, un véritable parcours du combattant.
Au départ, "leurs chances de survie sont infimes" avec un taux de 1 pour 1000, explique à l'AFP François Boussamba, expert gabonais des tortues et directeur de l'ONG Aventures sans frontières, en scrutant le sable blanc à la recherche de nids sur une plage du parc national de Pongara, dans l'ouest du Gabon.
Chaque jour, pendant la saison des pontes, des ONG et des écogardes de l'Agence nationale des parcs nationaux (ANPN) patrouillent sur les plages du pays pour protéger les œufs et mettre à l'abri les plus menacés.
Les plages de Pongara, à 30 minutes de bateau de la capitale Libreville, sont un cadre optimal pour la nidification des tortues: côte sauvage, climat équatorial, large ouverture sur l'océan, pentes légères idéales pour la femelle.
Mais nombreux sont les dangers, de l'érosion (avancée de la mer) aux multiples prédateurs (animaux domestiques, crabes et oiseaux, poissons) qui empêchent les œufs d'arriver à maturité au terme des 60 jours d'incubation, souligne François Boussamba.
- Muscler les bébés -
À Libreville, chaque matin vers 07H00, les bénévoles de l’association Projet tortues Tahiti Gabon patrouillent sur la plage et contrôlent les nids dans l’écloserie, un enclos grillagé situé à proximité où les œufs les plus menacés sont emmenés et mis en sécurité jusqu'à éclosion.
Un fois nées, les petites tortues doivent être déplacées pour leur permettre d'aller à la mer. Mais pas question de les mettre directement dans l'eau, "il faut qu'elles se musclent pour ensuite pouvoir nager dans l'océan", explique Clémence, bénévole de l'association, tout en veillant que rien n'entrave leur parcours vers l’océan.
Sur ses 900 km de côte, le Gabon accueille quatre espèces de tortues pendant la saison de nidification, d’octobre à avril: vertes, olivâtres, imbriquées et luth.
Selon l’ONG américaine Wildlife Conservation Society (WCS), ce pays d'Afrique centrale a la plus forte densité de nidification du continent, avec en moyenne 30.000 à 40.000 pontes par an, toutes espèces de tortues confondues. Et le Gabon est aussi le premier pays au monde pour les nidifications de tortues luth, la plus grande des sept espèces de tortues marines (1,60m et 500 kg en moyenne), qui est menacée, selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).
En veillant sur ses œufs, les agents de Pongara permettent "la survie de cette espèce", souligne Edouard Moussavou, directeur adjoint du parc de Pongara.
- Effet Trump -
La présence de nombreuses tortues marines fait la fierté du Gabon. Cela montre "que notre écosystème est sain et en bonne santé", selon François Boussamba.
Face aux multiples menaces - dont les activités humaines (pêche industrielle, pollution plastique et braconnage), en plus de l'érosion côtière et des prédateurs naturels -, le Gabon ne reste pas inactif pour protéger les tortues marines.
Depuis 2013, ses efforts de conservation étaient soutenus financièrement par les États-Unis, notamment via des programmes de l’US Fish and Wildlife Service, une agence américaine en charge de la biodiversité.
Mais depuis la suspension des subventions par l'administration du président américain Donald Trump, "les activités de suivi des tortues sont à l’arrêt ou complètement ralenties", déplore Édouard Moussavou. "Il y aura moins de personnel, moins de données, et c’est vraiment une difficulté pour nous".
- Salaires non versés -
À ces difficultés s'ajoutent les retards de paiement des salaires des membres de l’ANPN, qui gère les 13 parcs du pays, note Sosthène Ndong Engonga, secrétaire général du Syndicat national des écogardes du Gabon (SYNEG). Comme d'autres fonctionnaires et contractuels gabonais, les quelque 580 écogardes se retrouvent régulièrement privés de leur salaire.
"Même quand il y a de l'argent, il faut que nous fassions du tapage pour avoir nos salaires", dénonce-t-il, assurant avoir bataillé au Trésor public en février pour obtenir le paiement des arriérés.
Pour ces agents essentiels à la conservation de la biodiversité exceptionnelle du Gabon, le risque est d'être "obligé de tout abandonner", craint-il, "parce que nous avons des charges que nous n'arrivons plus à assumer" sans salaire régulier.
Sur une plage de Pongara, Alain Banguiya, 40 ans, fait des patrouilles nocturnes en espérant voir une tortue luth sortir de l'eau pour pondre dans le sable. Ecogarde depuis 2015, il n'a pas été payé depuis deux mois maintenant mais pour lui, hors de question d'abandonner.
"On a le devoir de se battre jusqu'au bout, d'avoir le moral (...) Malgré les obstacles, on garde notre cap : la conservation", affirme-t-il avec fierté.
B.Finley--AMWN