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En Cisjordanie, lancer des pierres sur des soldats israéliens, et mourir à 15 ans
En rentrant de son lycée de Naplouse cet après-midi d'avril, Youssef Shtayyeh a posé son sac dans l'entrée avant de ressortir aussitôt rejoindre ses amis. Il a été tué peu après à 100 mètres de chez lui par un tir de soldat israélien.
Ce n'est pas un cas isolé. Depuis qu'Israël a lancé en janvier 2025 une vaste opération militaire contre les groupes armés palestiniens actifs dans le nord de la Cisjordanie, un mineur palestinien est tué chaque semaine en moyenne dans l'ensemble de ce territoire occupé par Israël depuis 1967, selon l'Unicef (contre un toutes les trois semaines en moyenne en 2021).
Soit 70 tués - généralement âgés de 15-16 ans - dont 65 par les forces israéliennes, à la date du rapport le 12 mai.
Il faut désormais ajouter Youssef Kaabnah, 16 ans, tué le 13 mai.
Et Fahd Oweis, 15 ans, deux jours plus tard.
Selon l'armée israélienne, ces deux derniers avaient "lancé des pierres" vers des soldats.
C'est probablement aussi ce qu'avait fait Youssef Shtayyeh le 23 avril, à Naplouse, la grande ville du nord de la Cisjordanie.
"Je n'y étais pas, je ne sais pas", répète souvent son père, Sameh Shtayyeh, entrepreneur en bâtiment de 48 ans rencontré par l'AFP trois semaines après le drame.
Il habite dans un quartier résidentiel tranquille surplombant l'un des grands axes entrant dans Naplouse, par lequel les jeeps de l'armée israélienne avaient quitté la ville après une incursion ce jour-là.
- Blessures "pour tuer" -
Youssef Shtayyeh, 15 ans, et ses amis se trouvaient dans une rue perpendiculaire. Un couple en voiture les a vu "jeter des pierres", avant d'apercevoir en contrebas les jeeps sur la route.
Une jeep s'arrête, ainsi que les suivantes. "Un soldat est sorti, puis deux autres, ils ont commencé à tirer en direction des enfants", décrit sous couvert d'anonymat le conducteur à l'AFP.
La suite est filmée par une voisine. On entend deux tirs, des cris, on voit l'adolescent s'agripper à la poignée de la voiture du couple. "Il m'a dit +je vous en supplie ne me laissez pas, j'ai peur. Ramenez-moi chez mon père, ramenez-moi chez moi+", raconte le conducteur.
Rapidement, sur la banquette arrière, l'adolescent ne répond plus. Ils filent à l'hôpital.
Youssef Shtayyeh est en arrêt cardiaque quand ils y arrivent. "Une blessure par balle, avec un point d'entrée dans le dos, ressorti par la poitrine", explique à l'AFP le chirurgien qui l'a pris en charge. Les médecins parviennent à le réanimer et le transportent en salle d'opération, mais son coeur s'arrête à nouveau, définitivement.
"Avant, c'était des blessures légères, aux jambes, aux bras, ou de balles de caoutchouc" qu'on soignait, dit le Dr Bahaa Fattouh. Mais depuis l'attaque sans précédent du mouvement islamiste palestinien Hamas sur Israël le 7 octobre 2023, "on ne voit que des blessures mortelles, à la poitrine, à la tête", des blessures "pour tuer". Et la plupart "meurent sur la table d'opération".
- "Procédure normale" -
L'AFP a contacté l'armée israélienne le jour des faits, puis une fois de retour de Naplouse pour demander un commentaire sur les témoignages recueillis. La réponse a été la même, mot pour mot: "un terroriste a lancé des pierres en direction des soldats. Les soldats ont appliqué la procédure normale d'arrestation, qui s'est terminée par des tirs en direction du suspect".
En Cisjordanie, "nous tuons comme nous n'avons pas tué depuis 1967", a récemment déclaré lors d'un forum privé le général de division Avi Bluth, chef de l'armée israélienne dans le territoire, selon des propos révélés par le journal Haaretz. Il y avait précisé que 42 Palestiniens avaient été tués en 2025 pour des jets du pierre. Du "terrorisme", selon lui.
Debout là où s'était tenu son fils, Sameh Shtayyeh contemple la route empruntée par les jeeps des dizaines de mètres plus bas. "Qu'il ait jeté des pierres ou pas, quelle importance. Où est le danger pour une patrouille de l'armée?". Amer, il ajoute: dans les "manifestations, en Israël, en France", "les gens jettent des pierres et poubelles", et ne risquent pas plus qu'une arrestation.
Il a enterré son fils dans le village de sa famille à Tell, à cinq kilomètres de Naplouse. Il y a quelques jours, des femmes y veillaient encore devant la tombe couverte de fleurs où trône un portrait de l'adolescent, ballon au pied sur un terrain de football - son père avait promis de l'emmener en Arabie saoudite voir jouer Cristiano Ronaldo.
Sa mère n'y est pas ce jour-là. Pour elle c'est très dur, explique sobrement son mari.
Lui s'efforce de faire bonne figure, mais l'absence le "détruit" à chaque fois qu'il se rappelle à lui. Dans cette nouvelle vie, dit-il, il rentre à la maison "et Youssef n'est pas là". Son aîné revient du lycée "et Youssef n'est pas là". Il se retourne vers la banquette arrière de la voiture, mais "Youssef n'est pas là".
J.Oliveira--AMWN