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Pêche, cannabis et cocaïne: dans les ports français, le poison de la drogue
"Quand t'es +défoncé+, en cas d'avarie ou de mauvais temps, ça peut vite mal tourner": depuis une trentaine d'années, la drogue empoisonne la pêche française. Face au nombre élevé d'accidents, une nouvelle campagne de prévention sera lancée l'an prochain.
Sur l'île d'Oléron, Matthieu Guérit, 32 ans, est l'un des rares marins pêcheurs à parler ouvertement de ce sujet "sensible" mais reconnu par la profession "comme une réalité".
Dans la cabine exiguë de son chalutier amarré au port de Boyardville, il livre sans fard son passé d'ancien consommateur, des premiers "pétards", pour faire "l'ado rebelle" au lycée maritime, à sa "très forte dépendance" au cannabis, avec prise "occasionnelle" de cocaïne.
Ses rares consommations en mer sont stoppées net par la "paranoïa" et les "crises d'angoisse", dès que le bateau "roule un peu trop", car "ça peut vite mal tourner". Mais le jeune matelot côtoie alors des collègues "cocaïnomanes", "défonçés en cachette au Subutex" ou "bourrés au vin de cuisine, parce qu'il ne restait plus rien".
C'est grâce au soutien de son "entourage" et à la confiance d'un patron à la "discipline militaire" que lui a pu sortir la tête de l'eau.
Aujourd'hui armateur, ce pêcheur d'encornets, seiches et céteaux conserve de ces années une "difficulté à faire confiance" quand il n'est pas à la barre, sur une île "où tout le monde se connaît et où tu sais qui en prend et qui n'en prend pas".
- Accidents mortels -
Au port de la Cotinière, un camion de l'association Tremplin 17, financé par l'Agence régionale de santé, s'installe "discrètement" pour recevoir et accompagner des marins concernés.
"Réussir à dire non, c'est parfois très compliqué", note Alice Parvery, éducatrice spécialisée qui les aide, avec un infirmier, à travailler "l'affirmation de soi".
"La drogue, c'est un vrai fléau qui génère des accidents et des problèmes de cohabitation à bord", reconnaît Philippe Micheau, président du comité départemental des pêches en Charente-Maritime.
Selon le ministère de la Mer, la pêche est l'activité nautique professionnelle "la plus accidentogène", avec en moyenne "10 cas mortels par an".
En mai dernier, la mort d'un enfant de huit ans, percuté par un bateau alors qu'il faisait du dériveur devant le Cercle de voile d'Arcachon (Gironde), a fortement marqué les esprits. Mis en examen pour homicide involontaire aggravé, le pêcheur a admis avoir consommé cocaïne et cannabis, dans un cadre festif selon lui, la veille de l'accident.
La profession est aujourd'hui l'une des plus dépistées, un test positif pouvant remettre en cause l'aptitude à la navigation.
En 2024, 68.000 tests urinaires ont été réalisés sur des marins: "près de 3%" étaient positifs au cannabis, "0,6% à la cocaïne", selon la direction du service de santé des gens de mer (SSGM).
- "Trompe-l'œil" -
Des chiffres "en trompe-l'œil" pour marins et professionnels de santé, qui décrivent des stratagèmes de "triche" et "d'abstinence" pour ne pas se faire repérer.
Un rapport d'analyse de 2013 du laboratoire universitaire lyonnais UMRESTTE portant sur 1.000 marins pêcheurs d'Aquitaine et de Charente-Maritime avait montré que 46% des moins de 35 ans étaient positifs au cannabis et 8% des moins de 25 ans à la cocaïne.
Pour mieux évaluer les consommations, à l'heure où la poudre blanche afflue sur le pays, le ministère lancera début 2026 une vaste enquête épidémiologique.
Besoin de vigilance, isolement social, stress lié à la météo, aux avaries et accidents du travail: autant de raisons possibles d'expliquer la prise de substances addictives. La pêche au large serait plus touchée que la côtière, les bateaux fileyeurs davantage que les chalutiers.
"A bord, le temps est long. Vous n'avez pas toujours la télé. C'est souvent chacun dans sa couchette, on ne joue plus aux cartes. Avant, on buvait du pinard et on fumait des clopes, aujourd'hui on prend de la drogue", décrit un ex-médecin du SSGM, pour qui l'addiction majeure demeure "l'alcool".
- "Au cul du bateau" -
Les marins sont aussi la "cible" des dealers qui "connaissent les horaires d'arrivée de certains navires" et démarchent "au cul du bateau", pointe le ministère.
"La drogue, c'est avant tout une dérive de la société qui s'impose en mer, pas une béquille pour supporter les conditions de travail", assure le président du syndicat des professionnels de la pêche artisanale (Synadepa), Johnny Wahl, résumant le sentiment général des marins interrogés par l'AFP.
Au lycée maritime de La Rochelle, Marion Briaud, intervenante à Tremplin 17, prévient d'emblée les élèves: "Vous entrez dans un milieu où il y a de fortes chances que certains d'entre vous voient des collègues ou des patrons consommer de la cocaïne".
"Un matelot drogué sur mon bateau, moi je le fous à l'eau", s'agace un armateur local. Craignant d'être "stigmatisés", d'aucuns assurent de leur "vigilance" malgré la pénurie de main d'œuvre car en cas d'accident, "il en va de leur entière responsabilité".
"On n'est ni des médecins, ni des policiers ou douaniers", soupire Franck Lalande, un armateur arcachonnais.
"Nous n'avons pas le pouvoir de faire des contrôles à bord", abonde Johnny Wahl. "Un matelot drogué, ça ne se voit pas forcément sur sa gueule, et on ne fouille pas les sacs", ajoute le pêcheur oléronnais qui regrette qu'en cas de tests positifs, "aucune information ne soit communiquée aux armateurs".
Y.Kobayashi--AMWN