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Lunettes made in France: le Jura voit le renouveau poindre à l'horizon
Au cœur des massifs du Jura, les lunetiers français croient en des jours meilleurs après une longue période de déclin, alors que les préoccupations environnementales et la pandémie ont remis sur le devant de la scène leur savoir-faire bicentenaire.
Dans la manufacture de montures Thierry, sur la commune de Morbier, les gestes s'enchaînent sans précipitation. D'ici partent 500.000 montures par an, qui finiront à l'autre bout de la France ou aux Etats-Unis. Si le nom du sous-traitant n'est pas connu du grand public, il fait référence dans le secteur, puisqu'il s'agit de la plus grosse usine de production de lunettes encore active dans l'Hexagone. En tout, près de 3 millions de montures sont produites chaque année par des fabricants français.
Dans les entrepôts Thierry, 200 références de couleurs, sous forme de plaques d'acétate, attendent d'être découpées en rectangles, d'où émergeront, après d'innombrables manipulations --jusqu'à 80 opérations au total-- des montures rutilantes.
Depuis une dizaine d'années, l'entreprise familiale investit environ 1 million d'euros par an --10% du chiffre d'affaires annuel-- dans la modernisation du site de Morbier. Et le savoir-faire traditionnel reste présent. Notamment au sous-sol, dans l'atelier de polissage, où règne une légère odeur de résine.
Dans des tonneaux en contreplaqué, les montures, au contact de buchettes de hêtre ou de bouleau, tournent durant 96 heures, trois cycles au total qui vont permettre de polir encore plus le matériau.
- Le vent tourne -
"Nous sommes restés sur la méthode traditionnelle, plus précise. Il faut un savoir-faire réel pour piloter les ateliers de polissage: cela change en fonction des saisons, de la température, de l'hygrométrie", détaille Joël Thierry, le patron, plus de 40 ans de métier derrière lui, également président du syndicat professionnel des lunetiers du Jura.
Même si "aujourd'hui, les fabricants chinois commencent à savoir bien faire", sourit-il.
Ce n'est pas un point de détail. Le Jura, berceau historique de la lunetterie, a connu dans les années 1980/1990 des vagues de délocalisations. Et la grande majorité des montures que l'on trouve dans les magasins est désormais fabriquée en Asie. S'ajoute à cela un fort mouvement de concentration, accéléré par le mariage en 2018 de l'italien Luxottica et du français Essilor, qui a donné naissance à un géant mondial, de la conception à la distribution.
Depuis trois décennies, la région a perdu un nombre important de fabricants. La lunetterie n'emploie plus qu'un millier de personnes, contre 10.000 dans les années 1950.
Mais le vent semble tourner. La pandémie est passée par là, perturbant les chaînes d'approvisionnement, et l'intérêt pour le +fabriqué en France+ renaît.
"Pour les montures, il y a actuellement un accroissement des capacités de production pour répondre à la forte demande", observe Laure-Anne Copel, secrétaire générale du groupement des industriels et fabricants de l'optique.
- La pente du nez -
"Nos carnets de commande sont pleins jusqu'à février-mars", abonde Joël Thierry. L'entreprise va bientôt inaugurer un nouveau site, consacré aux montures pour un grand nom du luxe.
L'attrait de la lunetterie fabriquée en France dépasse les frontières. A quelques kilomètres, dans la petite ville de Morez (Jura), les Meilleurs ouvriers de France (MOF) proposent des formations à un public varié. Ce jour-là, Alex, un jeune Américain venu d'Arizona, s'applique pour limer un modèle de lunettes millimètre par millimètre.
"On tient compte de différentes mesures du visage, de l'écart pupillaire, de la pente du nez: ce sont les fondamentaux", explique Jacques Depussay, lui-même MOF.
Mais ce regain d'intérêt nécessite d'avoir une main-d'œuvre qualifiée, et donc d'encourager les jeunes à choisir ces métiers. "Un technicien qualifié avec de l'expérience gagne rapidement 3.500 euros brut par mois", rapporte Joël Thierry, qui estime que les lunettes françaises offrent de véritables opportunités. "A condition d'avoir les capacités en termes de salariés".
Des salariés très convoités: le lycée de Morez, labellisé lycée des métiers de l'optique, forme des techniciens en micro-techniques, exactement ce dont ont besoin les lunetiers. Des profils recherchés également par la Suisse limitrophe, pour la haute horlogerie. Mais là, avec des salaires quasi doublés.
Y.Kobayashi--AMWN