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Au Chili, l'observation d'un des ciels les plus étoilés du monde menacée
La nuit tombe sur le désert d'Atacama et quatre puissants télescopes commencent à scruter l'un des ciels les plus purs et les plus étoilés du monde. Pourtant, l'Observatoire de Paranal, dans le nord du Chili, pourrait être menacé par la pollution lumineuse d'un mégaprojet énergétique.
Situé à 2.635 mètres d'altitude, le site permet d'"observer la Voie lactée avec une clarté inégalée (...), il s'agit des ciels les plus dégagés, les plus sombres", explique à l'AFP Itziar de Gregorio, une astronome espagnole de l'Observatoire Européen Austral (ESO), qui exploite les lieux.
A quelques kilomètres de ce "sanctuaire astronomique mondial" est pourtant prévue la construction d'une usine consacrée aux énergies propres, dans le cadre de l'ambitieux programme chilien de remplacement des énergies fossiles d'ici à 2050.
Les scientifiques s'inquiètent de la pollution lumineuse que pourrait générer le projet : l'excès de lumière artificielle limite en effet la visibilité de certains phénomènes, comme les éclipses et les pluies de météorites, préviennent-ils.
Ce phénomène, généralement lié à une augmentation de l'éclairage public et à la présence de panneaux publicitaires lumineux, affecte aussi les cycles de sommeil chez les humains et désoriente les oiseaux migrateurs. Pourtant, il passe souvent inaperçu.
"Quand on voit un robinet ouvert, on réalise que l'on perd de l'eau. Mais si on voit un endroit très éclairé la nuit, on ne pense pas que c'est une pollution", note Daniela Gonzalez, de la Fondation Cielos de Chile, qui lutte contre le fléau.
A Paranal, c'est quand le soleil se couche que débute la phase la plus intense du travail. Dans la journée, astronomes et ingénieurs traitent les données. La nuit, ils sondent l'infini.
Ici, "les recherches portent sur presque tous les phénomènes de l'espace", comme les planètes et les comètes proches de la Terre, les trous noirs et la vie hors du système solaire, s'enthousiasme Steffen Mieske, le chef des opérations scientifiques du site.
- Zone d'"exclusion lumineuse" -
Dans le désert d'Atacama, le plus aride et le plus sec du monde, les nuages sont rares, offrant des conditions idéales pour l'observation du cosmos. En outre, la pollution lumineuse y est faible. L'Observatoire de Paranal se trouve ainsi à plus de 100 km d'Antofagasta, la ville la plus proche.
Mais cela pourrait changer avec la construction de la nouvelle usine. Dans une lettre ouverte, une quarantaine d'astronomes, scientifiques et même poètes ont récemment exprimé leur préoccupation.
Le projet, financé à hauteur de 10 milliards de dollars par AES Andes, la filiale chilienne de la compagnie américaine AES Corporation, s'étendrait sur 3.000 hectares. Il prévoit, selon l'entreprise, "la production d'hydrogène et d'ammoniac vert, ainsi que le développement du solaire, de l'éolien et du stockage des batteries".
Cependant, la question de la distance entre l'Observatoire de Paranal et la future usine divise. Tandis que l'entreprise l'évalue à 20 ou 30 km, les chercheurs estiment qu'elle ne dépasse pas 11 km. Sans s'opposer au projet, ces derniers réclament la création d'une zone d'"exclusion lumineuse" afin de préserver l'intégrité du site.
AES Andes, dans un court communiqué de presse, assure que son projet respecte "les normes les plus élevées en termes d'éclairage" et répond à celle édictée par le gouvernement sur le sujet. Mise en place en octobre, cette dernière vise notamment à protéger les principaux lieux d'observation astronomique.
- "Fenêtre sur l'univers" -
Le projet, actuellement en cours d'évaluation environnementale, ne devrait pas recevoir sa licence d'exploitation avant deux à trois ans.
Dans les montagnes du Cerro Armazones, à une vingtaine de kilomètres de l'Observatoire, la construction du Télescope Géant Européen (ELT) progresse. Il s'agit de l'instrument optique le plus grand du monde avec 39 mètres de diamètre.
Pour les scientifiques, le risque est aussi que le mégaprojet énergétique interfère avec le fonctionnement de ce dispositif dont le lancement est prévu en 2028.
Inestimable pour la recherche astronomique, la "fenêtre sur l'univers" que représente le Chili pourrait se fermer, avertit Itziar de Gregorio. Une augmentation de la pollution lumineuse dans ce site unique pourrait retarder "la réponse à laquelle nous aspirons tant (...), savoir si nous sommes seuls ou non dans l'univers", alerte l'astronome.
Y.Nakamura--AMWN