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A la frontière entre la Finlande et la Russie, l'économie en hibernation
Plus personne ne passe. La couche immaculée de neige devant le café Rajapysäkki et les pompes de la station-service attenante recouvertes de bâches témoignent de la disparition de toute activité autour du poste-frontière de Niirala entre la Finlande et la Russie.
Le tracé de 1.340 kilomètres séparant ces deux pays, et par là même l'Union européenne et l'Otan du territoire russe dans cette partie du monde, est fermé depuis fin 2023, conséquence de la méfiance accrue qu'inspire Moscou depuis l'invasion de l'Ukraine.
Mais plus que la menace que constitue le puissant voisin russe, ce sont les dégâts économiques de cette fermeture qui préoccupent dans cette région de la Carélie du Nord, à cinq heures de route d'Helsinki.
Par le passé, il a pu y avoir "presque deux millions de passages" par an au poste-frontière de Niirala, se souvient Mikko Löppönen, à la tête de la municipalité de Tohmajärvi, une localité de 3.900 habitants à 15 kilomètres de là. "Maintenant, il n'y en a plus aucun, ça s'est immédiatement reflété sur les entreprises qui se retrouvent dans une situation vraiment délicate".
En perte d'attractivité et loin des grands axes, "le village a beaucoup changé", se désole l'édile, frustré de ne pouvoir autoriser l'installation d'éoliennes, des sources potentielles de recettes pour la commune, "car elles perturbent les radars et les systèmes de surveillance de la frontière".
Malgré cela, cette décision n'est "pas contestée" par une population qui reste marquée par l'histoire locale, assure ce longiligne professeur de sport de 42 ans, qui a effectué son service militaire, obligatoire en Finlande, et demeure réserviste jusqu'à 65 ans.
- "Très paisible" -
La majeure partie de la Carélie finlandaise, aujourd'hui une république russe, a été intégrée en 1940 à l'URSS à l'issue de la guerre d'hiver finno-soviétique.
La Finlande, qui a mis fin à des décennies de non-alignement militaire en rejoignant l'Otan en avril 2023, craint que la Russie n'orchestre l'arrivée de migrants pour la déstabiliser, comme elle l'accuse de l'avoir fait à l'automne 2023 avec 1.300 d'entre eux.
Pour s'en prémunir, ce pays termine l'érection à des endroits stratégiques, comme à Niirala, d'une clôture de 200 kilomètres de long bardée de caméras et de détecteurs de mouvements.
Sur le chemin de ronde, entre lac et champs gelés côté finlandais et forêt de bouleaux et d'épicéas côté russe, Ville Kuusela, un garde-frontière, admet qu'"à la frontière, c'est très paisible pour l'instant" et que ce sont essentiellement des élans, des ours ou des curieux qu'il voit s'approcher.
Mais l'économie locale, elle, étouffe.
Dans les rues endormies de Tohmajärvi, quelques vieilles dames arrivent au supermarché sur leur "spark", une sorte de trottinette des neiges.
- Chômage record -
Patronne du K Market, Pilvi Pääskynen se souvient des clients russes qui arrivaient pour s'approvisionner en café instantané et en fromages quand les Finlandais franchissaient la frontière pour acheter de l'essence, des cigarettes ou de l'alcool, bien moins chers en Russie.
"Nous étions le village et le magasin les plus proches de la frontière, il y avait des touristes russes et finlandais qui s'arrêtaient chez nous", explique cette femme de 35 ans.
Un peu plus loin, la devanture en cyrillique et en finnois du bazar Tavaratori fait grise mine. La changer coûterait "trop cher", selon son gérant qui ne souhaite pas donner son nom. L'activité faite de ventes de bottes pour le grand froid aussi bien que de bonbons a été "divisée par deux, c'est dur", lâche-t-il.
La Finlande a le taux de chômage le plus élevé de l'UE, 10,2% en décembre, d'après Eurostat. A Tohmajärvi, il atteint même 18,2%, selon l'organisme statistique finlandais, un niveau record partagé avec d'autres communes frontalières.
L'impact économique des sanctions contre la Russie et de la fermeture de la frontière a certes été moindre que redouté, analyse Tomi Kristeri, économiste à l'Institut finlandais d'affaires internationales (FIIA).
"Mais il y a des poches régionales et certains secteurs qui ont été plus durement touchés", comme le tourisme et la production de machines-outils, souligne-t-il.
Et malgré le chômage, la fermeture de la frontière fait redouter une pénurie de main-d'oeuvre dans certains métiers tels que ceux du bâtiment, de la restauration et de la santé dans lesquels nombre de Russes travaillaient.
A Joensuu, la capitale régionale, Esa Karvinen, le principal du centre de formation professionnelle de Carélie du Nord, Riveria, s'en inquiète.
"La gratuité des études et la perspective d'un emploi en Finlande étaient des facteurs très attractifs" pour les Russes, explique-t-il. En 2022, Riveria avait reçu plus de 2.000 candidatures en provenance de Russie, "l'an dernier il y en avait moins de 200".
- "Personne ne veut habiter" là -
Alexander Kuznetsov et Anjelika Hovi, des membres d'une petite communauté russe installée de longue date Tohmajärvi, se désolent eux aussi de cette morosité.
"Personne ne veut habiter à Tohmajärvi, il n'y a pas d'emplois", brocarde Alexander, un hôtelier de 41 ans.
Avant la fermeture de la frontière, les 14 chambres de son "Minimotel" avec toilettes et douche sur le palier étaient toutes occupées "deux à trois jours par semaine", assure-t-il. "Les gens pouvaient s'arrêter et reprendre la route, c'était une bonne période. Ce mois-ci, je n'ai eu que huit clients".
Anjelika, une aide-soignante de 51 ans, a vu son aîné partir trouver du travail à Joensuu en tant que conducteur d'excavatrice. Il a été envoyé à la frontière pour les travaux d'édification de la clôture.
Autour d'un café, tous deux déplorent d'être dorénavant coupés d'une partie de leur famille, restée côté russe à Sortavala, à 60 kilomètres de la frontière.
Alexander Kuznetsov s'y rendait une fois par semaine. "Cela me prenait une heure pour aller voir ma femme et ma mère".
Avec la frontière fermée, "il y a 15 mois que je n'ai pas vu ma famille". Pour aller à Sortavala, il a dû faire une longue boucle et passer par Narva, en Estonie, où un point de passage pour les piétons reste ouvert. Bilan : 27 heures dans les trajets et plusieurs centaines d'euros dépensés.
"On essaie de rester positif. La situation est telle qu'elle est", philosophe-t-il en rabattant sa mèche blonde. "Mais je ne sais pas combien de temps je pourrai tenir parce que l'argent s'épuise. Peut-être six mois, un an".
A.Rodriguezv--AMWN