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Russie: dans un atelier de prothèses, des vétérans amputés se disent sans regrets
"C'était ma première blessure", raconte Dmitri, ex-membre du groupe paramilitaire russe Wagner, qui a perdu une jambe en Ukraine. Il remarche aujourd'hui grâce à une prothèse fabriquée près de Saint-Pétersbourg dans un atelier dont la patientèle a changé depuis quatre ans, reflet de la guerre.
Cet homme de 54 ans, qui avait déjà combattu en Syrie et dans la région ukrainienne orientale du Donbass avant l'offensive à grande échelle du pays voisin lancée en février 2022, relate sa blessure avec un sourire presque détaché.
Il se souvient que son unité a été bombardée au moment où elle traversait le fleuve Dniepr puis qu'il a aperçu, gisant à côté de lui, sa jambe droite arrachée. "C'était ma première blessure, j'étais presque surpris après tant de combats", dit Dmitri.
Il a aussi subi une grave blessure abdominale, désormais remplacée par une paroi artificielle, après huit mois d'hôpital et une année en fauteuil.
"Ici, l'ambiance est familiale, presque apaisante. On se sent tout de suite détendu", assure cet homme à la barbe fournie qui porte le nom de guerre "Barmak".
Depuis que Moscou a déclenché son offensive contre l'Ukraine, plusieurs centaines de milliers de soldats ont été tués et blessés. Leur nombre exact n'est pas connu, les autorités russes gardant le silence à ce sujet.
-"Tout le monde est égal"-
L'atelier de prothèses a, lui, vu le profil de ses patients évoluer. Les anciens combattants se sont ajoutés aux accidentés de la route et aux adeptes de sports extrêmes.
"Ce sont des traumatismes spécifiques, liés par exemple à des explosions de mines", explique le directeur de l'atelier, Mikhaïl Moskovtsev.
"Pour moi, tout le monde est égal", poursuit-il. "Je ne demande pas aux gens d'où ils viennent, ni pourquoi ils sont là. S'ils veulent en parler, ils le font d'eux-mêmes. Mais il est évident que je vois le type de blessure."
L'atelier emploie une douzaine de personnes et propose des solutions de mobilité allant d'équipements simples à des prothèses de pointe, dont le coût peut atteindre cinq millions de roubles (environ 50.000 euros).
En Russie, l'appareillage est financé par l'État. Les anciens combattants bénéficient d'un programme de réadaptation individuel et peuvent choisir entre structures publiques et privées.
Selon les chiffres du gouvernement, la fourniture de prothèses a bondi de 65% entre 2021 et 2024, avec 60.000 appareils supplémentaires.
"C’est la première fois que l'aide sociale et les relations entre l'armée et l'État sont aussi efficaces", affirme Dmitri "Barmak", rappelant l'abandon ressenti par les vétérans d’Afghanistan (1989) et des guerres de Tchétchénie (1994-1996 et 1999-2000).
"Je me rappelle très bien le retour des vétérans d’Afghanistan confrontés à cette phrase célèbre des bureaucrates: +ça n'est pas moi qui vous ai envoyé là-bas+. C'était pareil avec les soldats des guerres tchétchènes", affirme-t-il.
Pour sa blessure, il a reçu une indemnisation de 3 millions de roubles, soit environ 33.000 euros. "J'ai acheté ma voiture avec", confie-t-il.
Pour les anciens combattants russes ces indemnités de blessure oscillent désormais entre quelques centaines de milliers et 4 millions de roubles (44.000 euros environ).
-"Devoir d'homme"-
Le Kremlin utilise ces mesures pour valoriser le rôle des anciens soldats, dont le retour à la vie civile est souvent compliqué.
Vladimir Poutine a également mis en place des programmes visant à les réintégrer dans la société, notamment via l'initiative "Le Temps des Héros", qui ambitionne de former une nouvelle élite managériale issue du front.
Autre Dmitri, même blessure: de son nom de guerre "Torg", 42 ans, a perdu la jambe gauche en Ukraine.
Cet ancien ouvrier en bâtiment est venu consulter l'atelier de Mikhaïl Moskovtsev pour une prothèse. Lui a perdu sa jambe près de Bakhmout en 2024, après qu'un drone a percuté son véhicule.
"Je ne changerais rien, je ne renoncerais pas à ma participation", affirme-t-il, sans hésitation.
"Ma motivation principale était de faire en sorte que ce qui se passe là-bas s'arrête là-bas, pour que le conflit ne s'étende pas à notre territoire", dit ce père de deux enfants, reprenant ainsi les propos du Kremlin justifiant son offensive en Ukraine par une menace de Kiev et de l'Occident à l'égard de la Russie, ce que démentent l'Ukraine et les pays de l'Otan.
Le Kremlin promeut aussi la bravoure pour recruter des soldats et convoque fréquemment les souvenirs de l'effort de guerre de l'Union soviétique pendant la Deuxième Guerre mondiale.
"Et puis, il y a le devoir d'homme", ajoute "Torg". "Défendre son pays les armes à la main quand la situation l'exige vraiment", poursuit celui qui a signé un contrat avec l'armée.
F.Bennett--AMWN